Julien Loustau
Filmer du vent
Une expression qualifie l'irrésistible enchaînement qui fait qu'une chose en suit une autre sans que rien ne puisse l'arrêter, happée qu'elle est par son propre mouvement : c'est l'effet d'entraînement.
Julien Loustau réalise des films qui sont mus par ce fameux effet ; d'abord par le choix des sujets où dominent, quand ils ne sont pas centraux, les vastes étendues piquées d'éoliennes, les fleuves dans leur cours, les champs de nuages, enfin les anciennes roues que l'on appelle norias, mot arabe désignant les chapelets hydrauliques à godets. Ensuite parce que les formes filmées qu'il privilégie, plans-séquences ou formes de raccords presque « respiratoires » au diapason de ces gros objets capteurs, relatent en elles-mêmes l'attraction subie par le cinéaste.
Julien Loustau ne filme pas vraiment la nature ni tout à fait le monde. Le sujet derrière lequel il s'engouffre ou qui plus exactement l'attire dans sa force souterraine, ce sont les éléments, agissant avec leur puissance titanesque, parfois ogresque : elles tournent pour rien, ces norias abandonnées de Syrie, n'ayant plus qu'à rire de leurs essieux grinçants tout en mordant le bleu du ciel de leur double mâchoire dentée. Aucun récipient ne vient profiter du gigantesque engrenage qui ruisselle dans un bruit sépulcral, à peine dérangé par le poids plume d'un jeune équilibriste du cru. Aussi bien ne filme-t-il jamais un paysage de montagne dans son évidence esthétique, mais pour l'ordonnancement secret des éléments qui s'y entrechoquent : qui y a sculpté quoi, quelle eau a creusé où ? En ce sens il n'est pas risqué de s'aventurer dans une forme de commentaire élémentaire : ce que filme le jeune cinéaste, c'est du vent. Filmer du vent, pour capter ce qui l'entraîne, filmer le vent comme si c'était saisir le souffle de sa pure inspiration. Dans De Wind, les éoliennes sont certainement rendues folles par les bourrasques du pays basque espagnol ; plus sûrement, l'image nous les montre comme traçant un chemin de leurs doigts pointus dans cette nuit que la voiture du cameramen troue du pinceau de ses phares, épuisant le jour en un long plan-séquence. Le cinéaste a affaire à beaucoup plus fort que lui, et la première des qualités de son travail est de montrer sa source d'inspiration en voie de débordement alors même qu'elle jaillit, dans un aveu de ravissement doublé d'un compréhensible désir de maîtrise.
Au fil de ces captations (comme on dit capter une eau de source), se lit une lucidité aiguë témoignant d'une vision à la fois critique et nostalgique du monde physique qui nous entoure. Une façon d'aller puiser, avec l'entêtement de l'artiste et le détachement du scientifique, un étonnement inquisiteur aux spectacles de ce qui a été réaménagé par l'homme. Ainsi agit dans De Wind et Norias une forme d'énergie renouvelable qui milite davantage pour l'art (le mirage d'une inspiration sans fin) que pour un état utopique et conservé de la planète. En ce sens, le dialogue entre norias et éoliennes fonctionne à merveille : pas d'effet de remords entre l'ancien et le nouveau. Pas de jeu d'opposition des techniques, pas de lutte entre l'acier et la pierre : simplement une lecture sans illusion de toute cette énergie qui va sans nous, que nous en soyons ou non les organisateurs-récupérateurs, une sorte de curiosité sur les mystères qui nous échappent et ne nous détruisent pas, surtout s'ils nous poussent à créer. Ceci pour clore avec l'éventualité d'une lecture prosélyte des chapitres les plus édéniques des films réalisés à ce jour.
En nouveau géographe (ou en très ancien physicien ?), Julien Loustau chahute la notion d'inertie de la matière minérale et enveloppe dans chaque plan l'idée que la nature a, plus encore que du vide, tout simplement horreur de l'immobilité. Paradoxe : ce mouvement est si lent qu'il la rend immuable à notre échelle (plans panoramiques de Théo) mais c'est pourtant la seule matière réellement en mouvement (quand nous ne serions qu'en agitation - plans mouvementés du même Théo).
A Théo, enfant et personnage éponyme, d'éclaircir, à moins d'un mètre du sol, et donc avec un meilleur centre de gravité, le jeu des éléments. Devenant par son innocence même un élément supplémentaire, un phénomène aléatoire par qui le débordement peut arriver, l'enfant est un signe flottant qui manifeste, par sa labilité à contourner les dangers, à lever l'idée même de hasard funeste, une évidente accointance avec les éléments - qu'il accompagne à une juste vitesse. Plan de lui couché, une caméra vidéo posée à côté de lui. Osmose entre le petit corps et le rocher rond. La caméra vidéo qu'il tripote bouge à peu près comme un gros hanneton ou un animal préhistorique - ce qu'elle deviendra vite à l'échelle accélérée du vieillissement des choses. Patient dialogue de formats élaboré avec Christelle Lheureux, Théo est une expérience où les corps filmés dissipent constamment les mirages de la fiction, tandis que l'occupation des corps dans la nature revient à la charge à chaque plan. Ne faudrait-il pas mieux parler de leur occupation par la nature, cette nature sans rature où un homme et une femme se baignent nus, et dont le très petit enfant capte pour la première fois des bruits qui le sidèrent, comme la chute de pierres (sidérer : transformer en étoile) ?
Le bruit, écoutons-le : à l'aune physique de ce qu'il filme, le son se développe sur une dimension colossale. Dévorant la bande-son de De Wind, le souffle des éoliennes ; envahissant l'espace de Downloading norias, le grincement des roues centenaires. Par quelle indulgence devrions-nous moins l'entendre et nous voir épargnés par le décibel tellurique ? Bourdonnements, grondements, crissements, houles, la nature a une parole formidable que fait entendre la bande-son à laquelle certains autres sons-source n'opposent qu'un filet de voix, ici ironiquement incarné par l'increvable Bowie de Space Oddity, capté dans sa position la plus satellitaire :« here am I sitting in a tin can, far from the earth »). Quant au son qui accompagne le défilé horizontal des stratus de SF, comment ne pas y lire la transcription nébuleuse d'une immense bande passante dans le ciel ?
Cette expérience sonore est une des plus surprenantes invitations de Julien Loustau. Son corollaire étant celui-ci : comment s'empêcher de voir dans ses films la recherche opiniâtre de machines à filmer géantes ? Frappante avec les éoliennes de De Wind, cette similitude est démultipliée par les roues de Downloading norias.
Comme si ces fortes images ne suffisaient pas, les films portent la trace -finalement humble - du contrepoint humain : brefs dessins de Stephane Urth dans SF, titres d'une bibliothèque ou d'une filmothèque imaginaire qui jalonnent De Wind comme autant de développements ou d'égarements possibles. Voilà les petites barques fictionnelles que le cinéaste accroche à ces formidables puissances qu'il ne tutoie pas en démiurge, mais suit en électron libre. On lui souhaite d'atteindre dans les meilleures conditions possibles ce touch home soon gravé sur l'écran, formule akermanienne s'il en est.
Quelque sept films en six ans c'est un travail dense et aussi un travail jeune (comme on le dit des montagnes, qui ne le sont pas tant que ça). Pourtant on sent les lignes de force qui emmènent le cinéaste à une position de géomètre sensuel, s'attelant, ici et ailleurs, à la capture de l'éternité en temps réel. On imagine Julien Loustau dans une forme têtue d'embrassement de la matière, là où elle s'active presque à notre insu et transforme le paysage en fiction ultime.
Et on est tenté d'évoquer pour lui une cartographie future, bien plus qu'une filmographie.





