L’idiotie prolifique

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    Melvil Poupaud, par François Bonenfant [2004]

    C’est à un voyage que nous sommes conviés, à la déclinaison d’un univers psychique. À travers six films*, un comédien se fait son cinéma, sans se raconter. Il n’est pas question ici d’une autobiographie filmée mais plutôt de l’exploration d’artères mentales dont la base formelle est l’auto-filmage. L’originalité de ce parcours tient notamment à la précocité de son réalisateur. Nous sommes en face d’un éventail filmique qui va de l’enfance à l’âge d’homme en passant par l’adolescence. Avec Qui es-tu Johnny Mac ? (1984) et Ces jours où les remords vous font vraiment mal au cœur (1985), l’enfant Melvil revisite et s’approprie la violence et le flou urbains des films noirs hollywoodiens. Il les intègre, jusqu’au rejet, à son corps prépubère.

    Ce serait le cinéma comme enfance de l’art, école d’une vie vouée au ludisme. Grammaire simple, et pourtant, par la distance du jeu, déjà très élaborée. Poupaud, dans les mêmes années est acteur chez Ruiz, jeune être évoluant dans les fantasmagories et turpitudes du monde des adultes. Il s’en saisit avec toute la littéralité due à son âge. Il fait de même dans ses premières réalisations : enfant, il ne joue pas l’infantilité. Poupaud se met en scène, entouré des signes qui constituent la réalité extérieure des films noirs : machine à écrire, gin, cigarettes, chapeau mou, imperméable… Les citations sont diffuses (omniprésentes et imprécisées) ; elles s’apparentent à l’anglo-américain baragouiné par le jeune acteur (à l’exception, dans Qui es-tu Johnny Mac ?, d’un meurtre aux ciseaux emprunté à Hitchcock). Mais à la fin, ces références sont indigestes pour ce corps d’enfant qui les rejette. Dans Ces jours où les remords vous font vraiment mal au cœur, nous assistons au vomi d’une voiture miniature, à celui d’une règle, aux larmes et à la bave.

    L’accentuation des effets physiques que vit l’enfant Poupaud tient à l’essence de ces super-fictions. Du « superman », Poupaud possède l’ubiquité et le dédoublement. Le récit dépasse dès lors le simple pastiche car ce qu’il génère est en deçà comme au-delà des modèles. Le montage est abrupt et un peu maladroit. Mais la maladresse même tient de l’effet spécial et renforce l’étrangeté de l’enfant Poupaud jouant aux adultes. Dans tous les sens du terme, on est dans l’idiotie : idiosyncrasie et bêtise. Ce dont la séquence du « deal » dans Ces jours où les remords vous font vraiment mal au cœur est bien le symptôme : après inhalation d’une ligne de cocaïne, le héros, dépassé par la tristesse des événements qui lui arrivent, est secoué d’un rire très bref, le rire du fou, celui de l’inquiétude et de l’absence.

    Jouer, se mettre en scène procède d’une forme de folie. Narcisse ne trouve pas le repos dans la contemplation de son reflet. La dualité de l’être ouvre la voie au fantastique, là où rien n’est fixe et où les rôles s’échangent. Dans 3 jours (1989), l’adolescent Poupaud se confronte à l’immobilité de son vide existentiel. Il en vient à agresser le pantin d’un personnage qu’il a lui même créé, au prétexte qu’il ne veut pas lui servir de whisky. En effet, sans whisky, comment croire qu’on est encore dans quelque chose de vaguement policier ? Le héros n’échappe pas à l’ennui qui le cerne et qu’il contemple dans les séries télévisées d’un poste en noir et blanc. Et une fois quittée la campagne où il ne tenait pas en place, le retour vers Paris, annoncé sur le mode pompeux, ne signifie rien. C’était une fausse piste. L’aventure intérieure de 3 jours se termine en pleurs devant le miroir de la salle de bain.

    Dans tous les films dont il est question ici, Poupaud se fait déborder par lui-même. En réaction, il s’attaque à son enveloppe charnelle en la prolongeant. Les pleurs, la bave, la merde (invisible mais présente) en seraient les premières étapes. Avec Quelque chose (1999), le climat d’inquiétude s’accentue. On quitte les rives du film noir, en fin de compte plutôt rassurantes parce qu’on y croise que du connu. Le langage articulé disparaît. Le récit devient abstrait mais non pas ce que l’on voit. Poupaud touche au burlesque, qui est toujours concret. Quelque chose oppose des doubles, comme dans un duo clownesque. Ici, l’effondrement auto-compassionnel de l’un s’oppose à la surexcitation animale de l’autre. L’objet du désir est dérisoire ; c’est un fétiche médical, une sorte de pipette bleue que l’on s’introduit dans le nez. Pourtant, elle a le pouvoir non seulement de déclencher le conflit mais aussi d’inverser les pulsions physiques primaires par quoi sont animés les doubles.

    L’atmosphère de Quelque chose est étouffante ; aucune échappée possible. Nous sommes dans un hôtel. C’est la nuit qui permet, au-delà du duel que se livrent les deux Poupaud, qu’une scène régressive ait lieu. Dans une des chambres, un téléviseur s’allume sur Poupaud enfant. Celui des larmes et de la nausée. À la fin de Quelque chose, un des doubles adultes lit une lettre qu’on suppose être celle qui déclancha des pleurs dans Ces jours où les remords vous font vraiment mal au cœur. Cet écrasement temporel est subi aussi bien par le film que par les protagonistes. L’effet spécial ne se sépare pas de l’effet réel. Du corps humain au vibratil de l’écran télévisé, la frontière s’abolit. Une continuité fascinante et douloureuse s’installe entre le vivant et la technique. En ce sens, la pipette bleue agit de la même manière que la télévision. Ce prolongement du corps par un organe technologique fait songer à Cronenberg. Comme aussi son envahissement par quelque chose de viral.

    C’est d’ailleurs d’une façon virale, que l’on ressent la multiplication des clones dans Pronobis (2003). Dans un immense appartement parisien, Philippe vit seul avec ses clones depuis toujours. Suite à la mort de ses parents, il a été élevé par son oncle, un mystérieux docteur. L’existence des clones doit être tenue secrète. Mais, lors d’une soirée, une jeune femme rencontre un des clones égaré dans l’appartement. Elle sera éliminée par Philippe et jetée aux oubliettes du placard à clones. L’intérêt du film commence là. Philippe élimine tous les clones, sauf un (il manque une balle pour le tuer). Alors qu’il quitte Paris, celui qui a échappé au massacre lui colle littéralement aux basques. Dans l’errance hors du saint lieu originel, un huis clos métaphysique se poursuit, un combat entêté, à l’image de lutteurs de sumo qui apparaissent sur le téléviseur d’une chambre d’hôtel. Le clone survivant transporte la mort qui rôde en Philippe mais il n’est pas facile de se débarrasser d’un zombi.

    Comment les choses nous parviennent à la conscience ? Comment avons-nous conscience de notre présence au monde ? La réponse, apportée par Pronobis, serait par projection de soi-même. Une projection qui créerait des saccades dans notre rythme intérieur, de légers décalages, cependant abyssaux. Ils se matérialisent dans Quelque chose et Pronobis par quelques sursauts d’une image à l’autre.

    Le versant comique de ce débordement de la personnalité, serait le film intitulé Rémi (2001). Version parodique d’un film rohmérien. Mais l’inquiétude s’y couche. Alors que chez Rohmer le côté moraliste fait tenir ensemble le langage qui parvient à éclairer le trouble des sentiments, ici tout va de travers. Un peintre cherche un point de vue dont on devine très vite que c’est un « Mac Guffin » et qu’il ne le trouvera probablement jamais. En outre, les mots sont mal compris, dévient de leur sens et ne créent que des pataquès sans intérêt – c’est le jeu de mots sur la compagne de Rémi qui est à la fois « à Normale » (l’école) et « anormale » (la déviance par rapport à la norme psychique).

    À nouveau, le principe d’unité se brise de l’intérieur. Un virus envahit le film, un zombi s’y loge. Lors d’un dîner qui aurait dû, selon les canons rhomériens, rester bien sage, Rémi se jette sur les bouteilles, atteignant un état de beuverie qui déconcerte les autres protagonistes. On a l’impression qu’ils ne sont pas dans le même film que lui. La violence sourd de cette séquence. On pourrait basculer dans l’horreur convenue d’un film de genre avec viol des deux jeunes femmes après assassinat du garçon. Mais la super-fiction se joue des canons qu’elle assimile et qu’elle mélange. Elle permet des révélations. Le corps de Poupaud, acteur rhomérien, apparaît en se défaisant dans l’ivresse glauque. Ce lâcher-tout le ressaisit comme individu et comme acteur (en faisant une sorte de super-acteur).

    D’un film à l’autre, l’acteur Poupaud se débat avec ses obsessions intérieures. L’impossibilité de les circonscrire fait que toute tentative d’approche se présente comme un dévoilement auquel succède un autre dévoilement, et ainsi de suite à l’infini. Corps démultipliés horizontalement, figurines interchangeables, comme sur les champs de tire, une silhouette neuve succède à celle criblée de balles.

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    * En février 2004, ces films ont fait l’objet d’une installation à la galerie Emmanuel Perrotin. Ils avaient été proposés par Melvil Poupaud pour la rubrique mensuelle de création numérique du portail Culture.fr (Coming soon : cinématographie d’un territoire imaginaire). Chacun d’eux est accompagné d’une bande-annonce et d’une présentation par Patrick Brion, la voix du ciné-club de minuit.

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