Mais le sens de la vie, nous ne l’avons pas encore découvert

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    par Hélèna Villovitch [2002]

    Je suis tout de suite tombée amoureuse du visage du jeune homme sur l’écran. Il avait vingt-quatre ans. Trois minutes plus tard, il en avait vingt-cinq. Et puis vingt-six, vingt-sept. C’était en 1995, cela faisait quatre ans que Jan avait commencé de se filmer lui-même, une fois par an, pour exposer au monde ses théories fumeuses. Il traçait des frontières imaginaires entre ce qui était ordonné et ce qui ne l’était pas, il lisait tous les matins l’avenir dans la cuvette des W-C et prétendait dire la vérité vingt-quatre fois par jour. J’étais charmée par cette tentative désespérée d’appliquer les mathématiques au réel et par ce débit de parole tellement rapide qu’il lui arrivait de parler plus vite que la pensée. Je lui ai dit que cette phrase : « mais le sens de la vie, je ne l’ai pas encore découvert »
    résumait tout son travail. Ce qui n’a pas empêché Jan de continuer à chercher. En 1999, il a espéré que la conjonction des planètes lui fournirait une réponse. Quand le soleil a disparu, il a continué de parler et de parler sans cesse à sa caméra qui filmait « J’ai 33 ans ». Grâce à lui, sans doute, le soleil est réapparu. Pour le 1er janvier 2000, mon fils Georges a proposé que nous allions réveillonner avec les ours du Pôle Nord. C’était une date vraiment importante pour un enfant. En définitive, j’ai fabriqué trois déguisements
    d’ours approximatifs et nous sommes restés tous les trois, Georges, Jan et moi, à Hambourg pour y admirer le plus grand feu d’artifice d’Europe. Il y avait tellement de brouillard et de fumée qu’on n’a pas vu grand chose mais on était contents d’être là. Je me suis souvenue qu’en 1984, quand j’avais vingt ans, je n’aurais pas donné cher de mes chances d’être encore en vie en l’an 2000. En rentrant à Paris, j’ai retrouvé un petit film super-8 de 1984, mon premier film, un autoportrait que je n’avais jamais montré à personne ni regardé moi-même. Il s’appelle « j’ai vingt ans ».

    Dans « A ma place », je laisse les autres, amis et connaissances, s’exprimer en mon nom. Ils le font souvent bien mieux que moi. Ils me semblent plus véritables, ils comprennent mieux la logique de mon travail, le sens de ma vie. Jan, par exemple, que j’ai invité dans ce film à prendre ma place, m’explique comment il (c’est-à-dire Hélèna Villovitch) ne pourrait pas vivre sans lui, Jan Peters. Il arrive aussi que ce soit moi qui sauve Jan, au moins dans ses films. Dans « Comment je suis devenu un peintre des cavernes », j’introduis l’élément vestimentaire, indispensable tant à l’esthétique du film qu’à la survie de l’espèce. Ainsi, chaudement couvert de peaux de bêtes, Jan peut poursuivre sa quête philosophique dans les labyrinthes sans fin du Schauspielhaus de Hambourg. Cet être barbu et chevelu s’adresse à toi, spectateur, te regarde dans les yeux et te demande : « qu’est-ce que je fais, maintenant, dans quelle direction dois-je aller ? ». Le problème avec
    l’autofilmage, c’est qu’il est rare qu’un miroir anticipe les mouvements de celui qui s’y regarde.

    Hélèna Villovitch

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