Au téléphone

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2017, 27 min, vidéo
Fantasmes et Fantômes, deuxième partie
Un film de Noël Herpe
Sortie nationale le 4 octobre 2017

Synopsis

Autour de 1900. Une demeure isolée, à la campagne. Il est six heures du soir, la pluie tombe, le vent souffle. Marex quitte la maison pour vaquer à ses affaires. Blaise, l’intendant de la propriété, s’absente à son tour, après avoir reçu une lettre lui annonçant que sa mère est au plus mal. Le jeune garçon qui a apporté la missive a eu le temps de subtiliser, dans le tiroir du secrétaire, un revolver que Marex y avait laissé.
Restée seule avec son enfant et la gouvernante de celui-ci, Marthe Marex entend des bruits étranges. Pour tenter de se rassurer, elle téléphone à son mari. Ce dernier ne pourra qu’écouter, impuissant, les échos de la terreur qui envahit les siens.

Note d'intention (printemps 2015)

“Il y a en lui un enfant qui a eu peur. »
(Alfred Binet, à propos d’André de Lorde.)

Avant de devenir un classique du Grand-Guignol (ce genre de théâtre d’épouvante qui défraya la chronique durant un demi-siècle, avec ses déluges d’hémoglobine et de vierges martyrisées), la pièce d’André de Lorde Au téléphone fut représentée par Antoine en 1902 : elle est tout empreinte d’un réalisme en demi-teintes, qui se refuse aux effets spectaculaires et ne met en scène la peur qu’à travers un persistant hors-champ. On est déjà tout près du cinéma de Feuillade, mais également de Griffith qui devait porter à l’écran ces deux actes, quelques années plus tard.

Quoi de plus désuet, pourtant, que ce petit monde français de la Belle Epoque, qui voit venir de loin la catastrophe et se barricade comme il peut contre l’“autre”, l’intrus, l’étranger ? Quoi de plus primitif que la situation qui s’y décline, deux femmes dans une maison isolée et que cerne le danger ? C’est justement cette situation à l’état pur qui m’intéresse, ces ruines de la convention théâtrale au coeur desquelles le cinéma peut se faufiler. Comme pour mon précédent film Mentons bleus ! (adapté d’une comédie de Courteline ), j’entends rester fidèle au texte d’origine, mais comme à une archive dont le décor accentuerait la dimension anachronique.
Pas question de prendre au pied de la lettre le naturalisme d’André de Lorde : il sera stylisé dans le cadre d’un tournage en studio, et surtout mis à distance grâce à un dispositif particulier.
Rien ne sera vu ou entendu, en effet, qu’à travers des fenêtres, créant tour à tour l’illusion de la transparence et la lente progression de la terreur. De la sorte, je voudrais montrer un langage cinématographique qui s’éprouve (quitte à pénétrer s’il le faut par effraction sur la scène), qui invente sous nos yeux, en tâtonnant, les conditions de son propre imaginaire. C’est pourquoi je joins à ce dossier un découpage, indiquant les positions de la caméra. Il me permet d’ores et déjà de mettre en place, à partir de la problématique “objectivité” du théâtre (à partir, aussi, de l’utopie de la “communication” téléphonique), une série de points de vue moins évidents. S’agit-il du point de vue des assassins, rôdant autour des femmes qui sombrent dans l’angoisse ? Ce pourrait être tout aussi bien le point de vue de l’enfant, qui se fabrique en dormant sa projection fantastique (ou onirique), sans que rien, dans la réalité, vienne tout à fait incarner son rêve.

La même ambiguïté présidera au traitement du son : pas davantage de portes qui grincent que de mains sanguinolentes. Pas d’écho, ou presque, des cris d’horreur censés retentir par le fil du téléphone. A chaque étape de la réalisation de ce moyen métrage, il s’esquissera une espèce de naissance du fantasme, en commençant par les glissements les plus anodins (un changement d’angle, une lampe à pétrole qu’on vient poser sur la table, un aboiement de chiens deviné dans le lointain). Ce n’est pas encore le suspense hitchcockien, mais un suspens indéfini qui devient le sujet du film.

C’est dans cet esprit, enfin, que je compte faire appel à des acteurs non-professionnels (dont ma propre mère, dans le rôle de la gouvernante Nanette). Afin d’éviter l’identification à des personnages, de mettre surtout en avant des émotions, dans leur fraîcheur ou leur fragilité – et peut-être, par ce détour, d’évoquer quelque chose qui ressemble à l’enfance du cinéma.

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