Autant dire que ce tout est demblée problématique. Car il y a deux figures du tout : celle de la boucle qui revient sur elle-même et celle de luvre dont il est admis quelle a un commencement, un milieu et une fin. Faire initialement le tour du zodiaque est donc deux choses en une. Cest dabord annoncer une certaine ordonnance duvre. Et, de fait, cest un travelling sur un de ces giratoires proliférant follement en Bretagne qui succède au déroulement de la bande du zodiaque, introduisant finalement la voiture sur une route définie et le spectateur dans un enchaînement dimages où il verra défiler, en leitmotiv, diverses traductions des constellations du zodiaque : un vrai crabe des côtes bretonnes pour le Cancer, une Vierge de parodie cheminant avec son auréole de carton sur lâne tiré par saint Joseph, une jeune femme dallégorie tenant une balance, quitte à la déposer avec sa robe pour suivre un jeune homme entreprenant, une fontaine et une rivière omniprésentes pour le Verseau
Le problème pourtant reste entier : la scansion des signes organise-t-elle une structure duvre à la manière aristotélicienne ? Est-elle au contraire la prolifération romantique des symboles qui fait éclater le bel ordre où se noue au milieu ce que le commencement laissait présager et qui éclatera à la fin ?
Car cest là le deuxième point : le travelling veut dire quil ny a pas de fin. Dune part, le sujet y oblige : les constellations dans le ciel reviennent à leur place. Mais le choix fait lui-même partie dun projet que lon dira spiralique plutôt que circulaire. Tout chez Michel Sumpf sordonne en rouleaux : les photographies elles-mêmes y font uvre sous la forme du rouleau où les images forment un continu. Mais le rouleau ne clôt pas pour autant. En ouvrant chaque photographie sur une obligatoire proximité, il engage un travail appelé à se poursuivre sans fin.
Travail de « géographe ». La voiture est celle du facteur qui dépose un paquet dans la boîte aux lettres. Le paquet contient un petit livre : Le géographe manuel, uvre écrite au XVIIIe siècle par labbé dExpilly dans le genre de la science amusante : le tour des signes du zodiaque y ouvre un atlas où le lecteur trouvera à la fois les distances de la poste et la description des pays avec renseignements sur leurs gouvernements et les murs de leurs habitants. Le film cet état du film de Michel Sumpf sinscrit dans la descendance de ce projet. Un état des lieux, en un sens : déplacements en avion au-dessus des villages bretons ou panoramiques sur la grève font le tour du territoire. Mais aussi un éloge de la mesure céleste des astres et de larpentage terrestre : retours réguliers sur le groupe statuaire du jardin de lObservatoire, visite aux lieux où se conserve le souvenir des découvreurs du système du ciel et des inventeurs du système métrique, déambulations de géomètres dans la campagne, rotation des lentilles dun phare à lextrême occident, rencontres rituelles auprès dun calvaire de deux voyageurs cheminant lun vers lautre. Chasse au trésor dun enfant qui, dans la barque, trouvera ce trésor sous la forme dun mètre
Mais sil y a trésor découvert, cest aussi quil y a conjonction heureuse dastres. Les déambulations mesurent le territoire mais vont aussi à la rencontre de la conjonction heureuse. Lastronomie ne va pas sans astrologie, ni la géographie sans mythologie. Le facteur a dû apprendre son métier chez André Breton. Il fait parvenir, en plus dune carte signée Urbain Leverrier, un télégramme à lancienne signé Hoffmann. Larpenteur du territoire est aussi un poète surréaliste qui multiplie les rencontres : les rencontres de hasard entre objets insolites ; les rencontres énigmatiques entre des mots et des images qui cheminent de leur côté et sembrasent éventuellement à leur contact. Mais aussi rencontre plus essentielle : deux marcheurs qui se rejoignent, deux mains qui se serrent, deux corps qui sétreignent, un livre qui circule apporté on ne sait par qui. Sur la page de garde on lit : « Tristan et Yseut ». Le facteur qui porte le manuel du géographe est aussi un cycliste buñuelien qui porte un coffret précieux, renfermant le talisman de lamour fou. Et lombre de Buñuel ou de Man Ray rôde çà et là : auprès dune étoile de mer, dune bouche qui suce des doigts ou embrasse un pied, dun soufflet à usage érotique, dun moine paillard troquant la robe de bure pour la nudité, dune dérision de sainte Famille, dun objet insolite où lon croit reconnaître les yeux de sainte Lucie sur un plat dargent
Mais linverse est aussi vrai : en lieu et place de talisman amoureux, il ny a que le Géographe manuel apporté par le facteur et le mètre trouvé par lenfant dans le coffre aux trésors. Il y a les trains qui séloignent, les lecteurs qui senfoncent dans les champs de maïs, les langues qui se multiplient (allemand, russe, espagnol, portugais, grec ancien
), un jeu de cartes sans atout maître, un jeu de mains (la mourre) pour lamour fou ; une question sur ce quon voit : « Où est limage là-dedans ? » ; une interrogation sur le pouvoir de la parole : « Et ce que devient la parole quand on a su ne pas oublier quil existe un point dans beaucoup de mots où ceux-ci ont contact tout de même avec ce quils ne peuvent pas dire » ; le travail appliqué des musiciens qui savent que la rencontre heureuse est liée à la perfection du temps mesuré ; la voix du philosophe Jean-Toussaint Desanti qui fait de la philosophie un rêve de flambeur. Toute rencontre fulgurante ou pétrifiante est alors relancée dans le travail de la mesure, dans la spirale du rouleau. « Et la peinture fut. » Larpentage continue, et la musique avec lui. Le géographe se révèle comme un mythologue surréaliste. Le mythologue surréaliste est renvoyé au labeur de la géographie. Ainsi le mouvement dune uvre se nourrit-il du conflit de deux poétiques.