Gravir pour remplir la raison
Marie Anne Guerin
Sil ny avait quun seul mot dans ce gouffre
Quun seul geste à gravir pour remplir la raison (1)
PRIMEUR DU SON Cest le noir. Sans ouverture. Un noir terne, renfermé, qui absorbe le regard posé à lécran. Je sais bien que rien ny voir dans le noir ça ne dure pas. Néanmoins cet aperçu reçu comme la vision du fond dun puits qui aurait éteint et bu les reflets de ses eaux perdues, sépare le cur de sa respiration, happe le souffle. Rien ne bouge dans ce repli aveugle de limage qui, le temps dun générique, pierres blanches des mots qui vous hissent sur le chemin, précède léclat diurne de la lumière du premier plan et la visibilité nerveuse des premiers pas du Jeune Homme dans le champ.
Quelques secondes avant de sinstaller dans limage du jour, dans la rue, où la caméra prend le Jeune Homme en filature, la bande sonore timbrée dUne rue dans sa longueur, premier film de Thomas Salvador, creuse le chemin et ouvre un soupirail. Conglomérat compact de bruits du dehors, ici un recoin de la ville écarté de la circulation, le son a le grouillement dune source résurgente qui, je men souviens comme si cétait hier, mavait propulsée dun coup hors de ce noir du fond du puits, amorçant une passe guidée de lautre côté de cette porte close, de ce mur de regards aveugles.
Je me souviens aussi mêtre dit que cétait juste, quen effet, le bruit vibrait à part soi, et quà travers le son résonnait une présence et frappait un rythme auditif, tous deux exogènes, brutaux et sans regard. Je ne pouvais pas savoir à lépoque, cétait au festival de Belfort, au temps de Janine Bazin, que dans tous les films de Thomas S., hormis le dernier en date, De sortie, cette fonction de la bande son comme rumeur du dehors allait poursuivre son service. Depuis ce bourdonnement extérieur, confus et originaire, ses films amorcent un détour et nous indiquent le sentier à suivre qui mène à limpasse lumineuse du cadre selon un bref trajet pour nous extraire de cette rumeur, et nous en départager, chacun mis isolément à distance de façon à rejoindre, dans la salle, la petite société de ses spectateurs. Pendant ce temps, le Jeune Homme, dos à la caméra, comme Marnie (dont lapparition, fétiche inoubliable, au début du film dAlfred Hitchcock, vide littéralement le champ du quai de la gare quelle arpente), sinitie à affronter les murs de ce cadre déserté.
Les extérieurs effectivement cadrés en plans liminaires de ses trois films suivants sont des champs vides qui résonnent dune intensité sonore grouillant dans le champ : une pente, un arbre des Buttes Chaumont au premier plan de Là ce jour, au sein du paysage, plan-lisière et pré-générique de Petits pas, et sous le ciel blanc urbain aperçu depuis la verrière de la gare de Lyon avant le départ Dans la voie.
Chez Salvador, les sons même off sont rameutés comme une musique compressée à lintérieur du cadre, en son sein. Il est, de surcroît, très ardu de se construire une idée du hors-champ de son cinéma même celui du tournage apparaît comme un leurre, et les noms crédités au générique comme les traces écrites dinvocations, de cautions ou dappels à témoins. Malgré ces traces, limpression demeure, forte, que le réalisateur officie seul abandonnant et fétichisant hors champ un seul espace : la salle obscure dun cinéma avec ses quelques spectateurs. Cette rumeur du dehors surgit dans limage comme inséparable du regard. Elle y gît, elle y gronde, ne provient pas dailleurs, car ailleurs, cest la chute, un gouffre obscur qui résiste au cadre.
Dans De sortie, le Jeune Homme, « de sortie », finit par revenir très vite chez lui, le temps dêtre passé du jour à la nuit, accompagné de lambeaux persistants arrachés à cette rumeur du dehors, bruits dans lescalier, murmures de conversation. Doù peut-il bien venir ? Il a quitté les murs de son appartement où, semble-t-il, il se préparait à recevoir quelquun. Comme je sais que ce Jeune Homme ne traîne pas, ne consomme pas et quil est forcément allé quelque part où nous pourrions le retrouver sans pour autant ly avoir suivi, et comme jai appris aussi que le refuge hors champ cest la salle de cinéma, je me dis quil en revient, de là où se trouvent la mixité des autres, dans le noir. La dernière image de De sortie, son dernier plan à ce jour, montre comment le Jeune Homme sexpulse du cadre, basculant à la renverse dans le noir.
LA RUE Loccasion publique de rencontre quest un festival mavait demblée donné à voir, de mes yeux vu, que le jeune réalisateur primé pour Une rue dans sa longueur, était également linterprète de ce personnage ébauché, attachant et agaçant, à la photogénie inquiétante, que lon suit dans sa tournée, en quête de métamorphose, tout au long dune rue vidée de ses habitants. Il avance à la façon dun personnage de Kafka, moins innocent, par étapes, par épreuves et sans se retourner. Il ne rôde pas mais rend une visite instructive à trois hommes successifs : le père (le sien tant quà faire, son premier contrechamp), le botaniste (Jean-Christophe Bouvet en mentor qui pousse à la déviance) et un maître duvre en bleus de travail (Jacques Boudet) dans son atelier. Atelier où en quelques plans clairs, sonores et sans dialogue, tout est dit du choix engagé par ce Jeune Homme éperdu, qui hors champ sest changé et a revêtu les mêmes bleus que son maître.
Le film sachève par une composition frontale : le Jeune Homme bleu et sombre, plein de contention, à droite de son maître bleu qui le forme à de nouveaux gestes. Dès cet instant, Thomas S. en garçon conquérant, armé jusquaux dents dune acuité de regard, de sa vitesse à intégrer cette coordination de gestes, et à se les approprier en les mimant, apparaît une seconde fois doué dune aptitude dune autre nature, autoritaire et cinématographique, à partager en le divisant le champ et le rythme respiratoire vital de la caméra, dans un cadre où il sest logé, simultanément à cette passation de la gestuelle de son maître du moment.
Et cest à ce moment-là que la figure emblématique du Jeune Homme a, pour moi, pris cadre, comme on le dit dun corps : cadré aux genoux, visage de trois quarts, il regarde hors champ comme sil épiait, avec ce regard troublant et émouvant, posé, presque frimeur, insistant, coupable et inquiet, comme sil mettait laccent sur sa présence à lui.
Ce quil voit ne nous regarde pas mais lui permet de prendre forme sous nos yeux.
Le choix du garçon, je lai vu comme une décision dentrer en cinéma. Être un apprenti, un dos courbé sur létabli, maniant des outils, en vérifiant par de fréquents regards obliques lancés vers son maître mutique (nombre de maîtres sont morts), que sa gestuelle et son rythme ne ségarent pas. Être dans un rythme imposé pour sy engager davantage et en propre, et, dans la reproduction de gestes mécaniques, improviser des dissonances, une autre rythmique adaptée à la souplesse de la figure du Jeune Homme, que le cinéma puisse certes léduquer, la former, mais aussi lélever comme on hisse sa propre statue.
Il ne sagit pas dun choix de personne, ni de personnage, ni du désir dun interlocuteur. Mais plutôt dune décision de représentation, dun rythme de battement de films qui sont des corps, plutôt du choix dune forme entêtée par lexposition de soi. Choisir un modèle en pleine gestuelle, au travail, et lui proposer, pour un instant, un double mimétique et habile.
Sept minutes après sêtre ouvert sur la rue, le film sachève dans la pénombre dune manufacture sur la résolution du cinéaste ou de lacteur ? Bonnes ou mauvaises, on ne lui distinguera pas leurs intentions dévacuer définitivement le champ contrechamp.
En effet, après, dans LE PARC, la FORÊT et LA MONTAGNE, le Jeune Homme est un modèle face à ses modèles et à lentièreté de son désir : senraciner, être un arbre, un enfant, un alpiniste, grimper au sommet dune Aiguille du Massif du Mont Blanc encordé à son idole (le guide de haute montagne Patrick Bérhault, un autre maître disparu) pour escalader ledit Gendarme du Père éternel. Cest à ny pas croire ce que le cinéma lui permet dapprocher, et de nouer, des origines jusquaux hauteurs du ciel, de lexercice au ras des pâquerettes à la performance.
Dans les clairières de Petits pas, la troupe, le souffle, les pas des petits garçons représentent, encore et toujours, le grouillement du hors-champ, résurgence de la rapidité et de la jeunesse de lenfant, encore une fois rapatriée et figurée en pleine traversée du cadre dès le premier plan. Le Jeune Homme, assis à terre, a la présence insolite dun monstre, comme Gulliver parmi les Lilliputiens.
Dans la voie, Portrait dun guide au travail, la danse dans le champ est incarnée (il ny a plus de murs) par Bérhault, et le son est rapporté au cur du cadre, par la présence manifeste, encore insolite, et seulement sonore de Thomas Salvador. Dans ces deux films lespace est dévolu à la fusion.
Le Jeune Homme dUne rue dans sa longueur et de Là ce jour était apparu comme lidée dun personnage à part soi, ou disons soi-compris, en loccurrence pris dans un rythme de survie, telle une silhouette de dessin animé, inaccessible, sans peau, drapée dans une figure agitée, échappée, le temps furtif du film, au seul hors-champ envisageable, celui dun suspens léthargique (du spectateur) tel que Pierre Reverdy le formule « langle le plus dur du sommeil des statues » (Ma chambre noire).
Dans ce cas, lAutre ne peut pas être un contrechamp. Il est fatalement un reflet, agrandi ou perdu, de soi.
MIROIR Thomas Salvador ninvente rien ; si ce nest le rythme envahissant de la découverte publique de son désir. Sa détrempe et la nature de sa présence cadrée, unique, peu diserte et à propos de laquelle, tant elle est singulière, quelque chose sécrété hors champ, comme encore une rumeur, se déclenche et murmure dans les salles. De loin en loin, tout un petit peuple, agrandi par la propagation de cette rumeur imaginaire, tenu à lécart du cadre, confiné hors champ, est, maintenant on le sait, un peuple de spectateurs.
Jaurais pu commencer par De sortie dont le titre aurait pu être explicitement celui dUne rue dans sa longueur. Cependant, depuis, au fil des films, des pas, des évitements, des sauts et des basculements, le Jeune Homme sest frayé un trajet, et, merveille, lironie sest immiscée, sainement, dans le corps clos (comme on le dit dun lit) de son film le plus récent. De sortie est, jusquici, son seul film dintérieurs, les murs y sont des miroirs et la caméra ne passe pas la porte de lappartement du Jeune Homme. Dans ce film-corps, pas un souffle venu du dehors. Si ce nest le retour évoqué plus haut, du Jeune Homme, devenu cinéphile depuis Une rue dans sa longueur. Cette silhouette de Jeune Homme « coctalien », passé à travers lécran, est une personnification agitée (impossible de parler dincarnation ni de personnage). Il survit par le mouvement, poussées vers lextérieur, par compulsions acrobatiques, par crises butées De sortie de soi, comme pour atteindre la surface de ses contours, ou lanimation de son propre dessin.
Cest une vraie aventure, celle de Thomas Salvador. Qui a pris son point de départ, là, dans ce périlleux partage du cadre, désiré physiquement, presque organiquement, par le Jeune Homme et par son double spéculaire. Et qui prendra son envol grâce à dautres présences, dont je sens de plus en plus le désir quelles surgissent : le jeune Homme alors deviendra un personnage, pas en ascension mais dans la durée.
Thomas lObscur, fils de Maurice Blanchot et de Thomas Hardy, sest jusquici gangué dune protection solide comme la glace du miroir, contre les yeux et les poumons des autres dans le champ, comme si leurs regards étaient torves, ou rivés par des paroles et des promesses illusoires. Son Jeune Homme est dune modernité archaïque (comme le jazz), à la fois issu de lancienneté de la figure et dune époque contemporaine, celle de son enfance de garçon. On parlait alors de danse moderne, de nouvelle figuration, de « support-surface », Jacques Rivette tournait sans quon voit ses films et humait lépoque comme personne.
Faire ses films a permis à lobscur Jeune Homme de se rapprocher de sa vie comme dun écran, de la « procession de rêves » dont parle la Gertrud de Dreyer, de la promiscuité des films des autres et de leurs gestes, tout en gardant encore jusquà son premier long métrage (à venir), « enfermée au dedans [de lui] » le mystère d« une existence à laquelle [il] ne pouvait sunir (2) ».
En attendant, cet acteur, burlesque et ténébreux, mélange « son corps avec le vide pur, les cuisses et le ventre unis à une sorte de néant sans sexe et sans organe (3) ».
Quant à ses films, les regarder réveille.
18 décembre 2006.
1. Pierre Reverdy, Ferraille, Plein verre, Le chant des morts, Bois vert suivi de Pierres blanches, Feux sous lhiver, Paris, Poésie/Gallimard, 1981.
2. Maurice Blanchot, Thomas lobscur, son premier roman, édité par la NRF, Gallimard, Paris, 1941.
3. Idem.