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Lélectricité, moins les soviets Nicolas Rey nous donne plusieurs pistes pour entrer dans son « ciné-voyage » : il y a, tout dabord, cette voix vive du cinéaste, enregistrée au cours du voyage sur un petit dictaphone. Elle forme la base de la bande sonore du film. Ces carnets parlés au gré des humeurs du voyageur ont un ton parfois pressé, parfois oisif ; leur grain correspond, dans la modestie de son support, à la technique mobile et démodée des notes visuelles, prises tout au long du trajet avec une caméra Super-8. On pourrait dire une caméra-stylo au sens dAlexandre Astruc, rêvant, dans son utopie esthétique de la fin des années 40, dun cinéma où « la caméra finit par remplacer le stylo », où « le découpage technique devra devenir moyen dexpression dune conception du monde », une écriture à la première personne dont le langage serait celui de lessai (1). Nicolas Rey a su renouveler cette position de façon paradoxale, en concevant une espèce darte povera, adaptée aux exigences dune réalité vécue et dont la base serait laltération des normes techniques. Il fait une déclaration qui va tout à fait dans ce sens, par le moyen dintertitres, autre voie dénonciation quil introduit pour expliquer le point de départ de sa création. Rey part dune idée denregistrement qui parle par sa matérialité même. Demblée, il se déclare en quête dun matériel rare qui porte en lui la fragilité de sa durée : « Tourner, en un long travelling douest en est, (les rails sont déjà posés) ces cartouches Super-8 soviétiques qui stationnent dans mon frigo et voir les couleurs qui leur restent. Périmées, elles le sont, sinon elles ne seraient pas soviétiques ». Après nous avoir instruits sur lorigine de létrange beauté de ces images un peu délavées, dun grain et dune émulsion aux apparences parfois précaires, il nous révèle un peu plus loin le secret du rythme magique de ses images, qui tient tout simplement à une vitesse de tournage hors dusage : « Tourner à 9 images par seconde. Déjà, Vertov parlait de la dictature du 16 images par seconde. Et ce nétait quun début. » Pour Rey, le détournement dun standard technique fait donc partie intégrante de la conception plastique de son expression. A côté de la voix enregistrée sur le vif, avec ses atmosphères environnantes qui nous évoquent lespace traversé par le cinéaste, au-delà des cartons ou intertitres, qui rassemblent les données du ciné-voyageur, et comme au-dessus des images qui, par leur insistance sur des moments précis, nous conduisent demblée comme des images-souvenirs, un quatrième fil soutient le tissage du film. Sous la forme dune voix-off féminine, ce fil nous ouvre une autre piste pour pénétrer dans le ciné-journal. Il fait entendre de brèves citations de Lénine, extraites de « LImpérialisme, stade suprême du capitalisme » et du « Gauchisme, maladie infantile du communisme » (1916, 1920). Ces citations sont chuchotées et chevauchent souvent les témoignages de la voix vive du voyageur, figurant ainsi la transformation de lexpression symbolique attachée à lidéologie communiste en une sorte de texte sous-jacent propre à une société nouvelle, régentée désormais par un capitalisme cru. Renouvelant ainsi les traditions artistiques et artisanales du cinéma, trouvant dans des techniques et des matériaux anciens loccasion dun renouveau plastique, ce film se trouve opérer une sorte de réconciliation des « deux avant-gardes » (2), longtemps séparées et signorant mutuellement : celle du cinéma « expérimental », issue du milieu des arts plastiques et venant de New York, et celle qui sest formée en Europe, à la suite du cinéma moderne daprès-guerre, et quon pourrait appeler « essayiste ». Les soviets plus électricité réunit en quelque sorte ces deux tendances, en se présentant à la fois comme comme un film-journal « mekasien » capable de sculpter le temps dun voyage en modulant les couleurs, les vitesses, la structure et le défilement des images, et comme un essai « markerien » qui autonomise radicalement la bande-son par rapport à la bande-image. Car cest à cause de la forme particulière de Les soviets plus électricité quon pense à deux autres ciné-voyages vers les pays lointains de lEst, Lettre de Sibérie (1958) de Chris Marker, et Reminiscences of a Journey to Lithuania (1971-1972) de Jonas Mekas. La formule quAndré Bazin inventa pour expliquer lintelligence du film de Marker, le « montage de loreille à loeil » (3), vaut tout autant pour ce nouveau film qui sait sappuyer aussi bien sur les intervalles entre sons et images que sur ceux qui séparent les images, pour en faire surgir de la pensée. On peut de même accorder à ce film la formule de Mekas (4), pour qui tout filmage « direct » se charge demblée de mémoire et devient un mode de réflexion. Jamais les images ne viennent illustrer le récit. Elles mènent une vie indépendante, mais leur lisibilité se cristallise pourtant au gré dun rapport avec les mots qui vont à leur rencontre par des voies variées (la voix off du cinéaste-narrateur, les chansons, les intertitres, les textes de Lénine chuchotés par la voix off féminine). On pourrait parler dun moment benjaminien, du « maintenant dune connaissabilité » (5) sincarnant dans ces images de souvenir retravaillées, images dialectiques au sens où elles établissent une tension entre la charge dhistoire quelles portent et le moment de leur lecture. Un tel moment unique de pensée se transmet par la forme fragmentaire des images et par les variations de leur retraitement. Par leur figuration même, les images, on la dit, parlent souvent dautre chose que la voix. Elles induisent une sensibilité autre, un supplément dimaginaire. Le passage, par exemple, où le voyageur-narrateur évoque Moscou, où il na pas lintention de rester, crée cette ouverture du sens. Quand Rey imagine dans son audio-journal quau « kilomètre zéro » de Moscou, on pourrait trouver non plus le Kremlin, mais bien, reconstruite, lEglise du Christ-Sauveur, autrefois détruite par Staline, nous voyons un plan suspendu entre accélération (à lenregistrement) et ralentissement (au tirage) : un ange immense apparaît, déplacé par une grue, dans le coin dune façade blanche. La dénomination et la localisation des choses vues éclaire rétroactivement une série discontinue dimages. Car ce plan est en fait le dernier dune série de fragments, éparpillés autant quénigmatiques, associés par le récit à une ville ukrainienne où, plus quà Moscou, le cinéaste a décidé de sarrêter un peu - afin de rencontrer un expert dans le développement de la vieille pellicule Super-8 soviétique quil utilise. Initiée par un montage rapide de deux images-marques du processus de reconstruction (une inscription « Krupp » sur le montant dune grue et un panneau de chantier représentant la future église), cette série de fragments a montré, sous différents angles, des ouvriers face à ce monument blanc, déplaçant limmense ange bleuâtre. Si bien que lorsque nous voyons arriver lange dans le coin de la façade, et que la voix off évoque la finition de léglise moscovite, cette voix rattrape les images, désignant ainsi la nouvelle apparence de ce pays comme trace dun mouvement permanent entre anticipation et souvenir. |
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