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A propos des films de Noëlle Pujol
Céline Saraiva
Cest pas la peine de savoir où lon va, faut y aller.
On cherche tout le temps des lieux pour le cinéma
alors quil y a tellement de lieux qui cherchent une caméra.
Marguerite Duras
Boum !
Noëlle Pujol y est allée. Elle a trouvé ceux qui la cherchaient. Des rencontres «arrangées», de celles qui ne doivent rien au hasard, bien au contraire. Dun côté, les vies du réel à létat de veille, cloisonnées dans leur état dêtre au monde, de lautre le cinéma, qui « [
] grâce à la dynamite de ses dixièmes de seconde, fit sauter cet univers carcéral, si bien que maintenant, au milieu de ses débris largement dispersés, nous faisons tranquillement daventureux voyages. (1) »
Rencontrer qui/quoi ?
Il est dun intérêt tout particulier dévoquer ici les raisons du choix des sujets de Noëlle. Certains pourraient rapidement conclure à la séduction dune prétendue marginalité de ces personnages ou au soi-disant « exotisme » dun quotidien ordinaire. Rien de tout cela dans les intentions de lartiste. Lopération visée est dune tout autre nature, semblable aux paroles de Gilles Deleuze dans lAbécédaire quand il évoque la notion de rencontre. Il dit ceci : « les rencontres ne se font pas avec les gens mais avec les choses ». Loin de nous lidée de considérer lapproche de Noëlle entachée dune quelconque misandrie, la chose est bien plus belle. Ce quelle voit dabord dans ceux quelle choisit, cest leur immense capacité à « faire image » ou en dautres mots, à se REPRÉSENTER à elle et non pas simplement à se présenter à elle.
Michel
Michel, cest Le Préparateur. Celui qui est en charge de la représentation des animaux au Muséum dhistoire naturelle à Angers. Dans le film, Michel prépare le cygne (son premier) pour la « parade ». La tâche est délicate, on le sent et les gestes précis. Il est question de chirurgie dans un premier temps. À lanimal, Il faut dabord ôter ce corps mort pour lui en fabriquer un autre, « plus éternel ». À létape suivante, le corps est vide et Michel laisse paraître son malaise. On le comprend, Il est lauteur de la « décomposition » du cygne. Vient ensuite le moment de la « reconstruction ». Il sagit alors de Michel, en sculpteur qui façonne un nouveau corps à partir du modèle de lancien. Le Préparateur se concentre pour son ultime action : la pose de lil et avec elle, le gage dune vie nouvelle.
Les représentations de Michel
Michel vu par Noëlle déborde de la simple identité de taxidermiste. Léventail des pratiques est bien plus large : le photographe, le médecin qui opère, le boucher qui découpe, le sculpteur, le couturier qui ajuste lhabit. Nulle schizophrénie du Préparateur mais le travail du cinéaste confié, par procuration, à son personnage. Michel, cest le cameraman vu par Benjamin. Cest-à-dire comme un chirurgien qui «pénètre en profondeur dans la trame même du donné» et qui « recomposent selon une loi nouvelle1 ». Michel, cest aussi le «monteur» du corps de lanimal. Il est aussi lartisant-artiste non pas comme un double de Noëlle mais bien davantage ici comme double du Cinéma.
Allohajo
Le nom sonne comme un appel à lécoute. Mais de cette histoire, on ne saura que très peu de choses. Premières images : un plan fixe sur une construction métallique. Sur la gauche un escalier qui minvite, moi spectateur, à embarquer dans laventure. Larrivée des ouvriers me signale autre chose. Il sagit dun chantier, cest sûr. Le plan suivant ne me donne que peu dindices. Une énorme plaque de tôle envahit limage. On est dans la matière ici. Ce qui vient ensuite montre des ouvriers à la tâche. Ils découpent, Ils soudent, ils cognent, ils peignent, ils manipulent. On oublie la caméra, sa présence est discrète, elle est fixe. Tandis que la bande son, elle, insiste sur la brutalité des sons produits par les gestes ouvriers. Un plan large situé dans les derniers moments du film nous renseigne sur la nature du travail. Cest un chantier naval quil est impossible de localiser. Aucun commentaire pour nous éclairer. Cest pourquoi ce film vise autre chose. Quoi ?
Chantier cinéma
Le geste ouvrier devient ici geste de création. On laura compris, on nous parle de cinéma et de sa « mécanique ». Pour preuves les figures de louvrier : louvrier/acteur qui enfile son costume, louvrier/preneur de son qui porte un casque, louvrier/monteur qui coupe et qui soude, louvrier/étalonneur qui modifie les couleurs, louvrier/machiniste qui règle les outils. Dautres indices encore : la bobine de fil métallique qui rappelle la pellicule ou ces rails qui sont ceux dun supposé travelling. Ultime référence au cinéma : la sortie du chantier en guise dhommage à celle, inaugurale, des frères Lumière.
Réception
Deleuze écrit dans Pourparlers : « Dire quelque chose en son propre nom, cest très curieux ; car ce nest pas du tout au moment où lon se prend pour un moi, une personne ou un sujet, quon parle en son nom. Au contraire, un individu acquiert un véritable nom propre, à lissue dun véritable exercice de dépersonnalisation, quand il souvre aux multiplicités qui le traversent de part en part, aux intensités qui le parcourent (
), une dépersonnalisation damour et non de soumission. On parle du fond de ce quon ne sait pas, du fond de son propre sous-développement à soi. On est devenu un ensemble de singularités lâchées, des noms, des prénoms, des ongles, des choses, des animaux, de petits événements : le contraire dune vedette. »
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