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Lidiotie prolifique Ce serait le cinéma comme enfance de lart, école dune vie vouée au ludisme. Grammaire simple, et pourtant, par la distance du jeu, déjà très élaborée. Poupaud, dans les mêmes années est acteur chez Ruiz, jeune être évoluant dans les fantasmagories et turpitudes du monde des adultes. Il sen saisit avec toute la littéralité due à son âge. Il fait de même dans ses premières réalisations : enfant, il ne joue pas linfantilité. Poupaud se met en scène, entouré des signes qui constituent la réalité extérieure des films noirs : machine à écrire, gin, cigarettes, chapeau mou, imperméable... Les citations sont diffuses (omniprésentes et imprécisées) ; elles sapparentent à langlo-américain baragouiné par le jeune acteur (à lexception, dans Qui es-tu Johnny Mac ?, dun meurtre aux ciseaux emprunté à Hitchcock). Mais à la fin, ces références sont indigestes pour ce corps denfant qui les rejette. Dans Ces jours où les remords vous font vraiment mal au cur, nous assistons au vomi dune voiture miniature, à celui dune règle, aux larmes et à la bave. Laccentuation des effets physiques que vit lenfant Poupaud tient à lessence de ces super-fictions. Du « superman », Poupaud possède lubiquité et le dédoublement. Le récit dépasse dès lors le simple pastiche car ce quil génère est en deçà comme au-delà des modèles. Le montage est abrupt et un peu maladroit. Mais la maladresse même tient de leffet spécial et renforce létrangeté de lenfant Poupaud jouant aux adultes. Dans tous les sens du terme, on est dans lidiotie : idiosyncrasie et bêtise. Ce dont la séquence du « deal » dans Ces jours où les remords vous font vraiment mal au cur est bien le symptôme : après inhalation dune ligne de cocaïne, le héros, dépassé par la tristesse des événements qui lui arrivent, est secoué dun rire très bref, le rire du fou, celui de linquiétude et de labsence. Jouer, se mettre en scène procède dune forme de folie. Narcisse ne trouve pas le repos dans la contemplation de son reflet. La dualité de lêtre ouvre la voie au fantastique, là où rien nest fixe et où les rôles séchangent. Dans 3 jours (1989), ladolescent Poupaud se confronte à limmobilité de son vide existentiel. Il en vient à agresser le pantin dun personnage quil a lui même créé, au prétexte quil ne veut pas lui servir de whisky. En effet, sans whisky, comment croire quon est encore dans quelque chose de vaguement policier ? Le héros néchappe pas à lennui qui le cerne et quil contemple dans les séries télévisées dun poste en noir et blanc. Et une fois quittée la campagne où il ne tenait pas en place, le retour vers Paris, annoncé sur le mode pompeux, ne signifie rien. Cétait une fausse piste. Laventure intérieure de 3 jours se termine en pleurs devant le miroir de la salle de bain. Dans tous les films dont il est question ici, Poupaud se fait déborder par lui-même. En réaction, il sattaque à son enveloppe charnelle en la prolongeant. Les pleurs, la bave, la merde (invisible mais présente) en seraient les premières étapes. Avec Quelque chose (1999), le climat dinquiétude saccentue. On quitte les rives du film noir, en fin de compte plutôt rassurantes parce quon y croise que du connu. Le langage articulé disparaît. Le récit devient abstrait mais non pas ce que lon voit. Poupaud touche au burlesque, qui est toujours concret. Quelque chose oppose des doubles, comme dans un duo clownesque. Ici, leffondrement auto-compassionnel de lun soppose à la surexcitation animale de lautre. Lobjet du désir est dérisoire ; cest un fétiche médical, une sorte de pipette bleue que lon sintroduit dans le nez. Pourtant, elle a le pouvoir non seulement de déclencher le conflit mais aussi dinverser les pulsions physiques primaires par quoi sont animés les doubles. Latmosphère de Quelque chose est étouffante ; aucune échappée possible. Nous sommes dans un hôtel. Cest la nuit qui permet, au-delà du duel que se livrent les deux Poupaud, quune scène régressive ait lieu. Dans une des chambres, un téléviseur sallume sur Poupaud enfant. Celui des larmes et de la nausée. À la fin de Quelque chose, un des doubles adultes lit une lettre quon suppose être celle qui déclancha des pleurs dans Ces jours où les remords vous font vraiment mal au cur. Cet écrasement temporel est subi aussi bien par le film que par les protagonistes. Leffet spécial ne se sépare pas de leffet réel. Du corps humain au vibratil de lécran télévisé, la frontière sabolit. Une continuité fascinante et douloureuse sinstalle entre le vivant et la technique. En ce sens, la pipette bleue agit de la même manière que la télévision. Ce prolongement du corps par un organe technologique fait songer à Cronenberg. Comme aussi son envahissement par quelque chose de viral. Cest dailleurs dune façon virale, que lon ressent la multiplication des clones dans Pronobis (2003). Dans un immense appartement parisien, Philippe vit seul avec ses clones depuis toujours. Suite à la mort de ses parents, il a été élevé par son oncle, un mystérieux docteur. Lexistence des clones doit être tenue secrète. Mais, lors dune soirée, une jeune femme rencontre un des clones égaré dans lappartement. Elle sera éliminée par Philippe et jetée aux oubliettes du placard à clones. Lintérêt du film commence là. Philippe élimine tous les clones, sauf un (il manque une balle pour le tuer). Alors quil quitte Paris, celui qui a échappé au massacre lui colle littéralement aux basques. Dans lerrance hors du saint lieu originel, un huis clos métaphysique se poursuit, un combat entêté, à limage de lutteurs de sumo qui apparaissent sur le téléviseur dune chambre dhôtel. Le clone survivant transporte la mort qui rôde en Philippe mais il nest pas facile de se débarrasser dun zombi. Comment les choses nous parviennent à la conscience ? Comment avons-nous conscience de notre présence au monde ? La réponse, apportée par Pronobis, serait par projection de soi-même. Une projection qui créerait des saccades dans notre rythme intérieur, de légers décalages, cependant abyssaux. Ils se matérialisent dans Quelque chose et Pronobis par quelques sursauts dune image à lautre. Le versant comique de ce débordement de la personnalité, serait le film intitulé Rémi (2001). Version parodique dun film rohmérien. Mais linquiétude sy couche. Alors que chez Rohmer le côté moraliste fait tenir ensemble le langage qui parvient à éclairer le trouble des sentiments, ici tout va de travers. Un peintre cherche un point de vue dont on devine très vite que cest un « Mac Guffin » et quil ne le trouvera probablement jamais. En outre, les mots sont mal compris, dévient de leur sens et ne créent que des pataquès sans intérêt - cest le jeu de mots sur la compagne de Rémi qui est à la fois « à Normale » (lécole) et « anormale » (la déviance par rapport à la norme psychique). Dun film à lautre, lacteur Poupaud se débat avec ses obsessions intérieures. Limpossibilité de les circonscrire fait que toute tentative dapproche se présente comme un dévoilement auquel succède un autre dévoilement, et ainsi de suite à linfini. Corps démultipliés horizontalement, figurines interchangeables, comme sur les champs de tire, une silhouette neuve succède à celle criblée de balles. |
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