Patricia Brignone
Words, words, words !
William Shakespeare
Raconter, cest se raconter. Nimporte quel propos, même anodin, est une manière de dévoilement. Mieux, cest probablement à travers lattachement aux choses les plus terre à terre, les plus bêtes comme on dit, que sexpriment les facettes de notre vraie personnalité ; là où, pour parler comme Barthes, se donne à lire « toute la moire de notre imaginaire (1) ».
Ce constat na rien de rigoureux. Cest plutôt une intuition, comme en avait précisément Roland Barthes lorsque, décortiquant telle « mythologie », il en révélait lessence profonde à partir dun indice infime. On trouve cela aussi chez Paul Valéry. Prenez Tel Quel. Tout ny est que glissement de la pensée à partir dun bavardage solitaire faisant apparaître ici ou là quelques évidences révélatrices. Au hasard, on y lit ceci : « Cest au timbre de voix que je juge ou préjuge les inconnus, et même les autres. Il me trompe rarement. La voix me suggère certaines qualités de lesprit. Ceci ressemble assez à ce déchiffrement des gens par leur écriture que pratiquent les graphologues. Mais ma phonologie est moins objective. »
La voix ! Ce nest pas un hasard sil est question de la voix. Elle est le fondement de toute expression humaine jusque dans sa forme première, le cri. La voix, ou plus exactement les voix, sont aussi le véhicule de la parole. Des paroles, toutes singulières, doù nous parvient le récit de soi. Pour Dominique Petitgand, qui laisse parler (plus quil ne « fait » parler) les individus, en roue libre pourrait-on dire, les voix sont plus quun matériau sonore. Elles sont aussi ce dont elles parlent, chacune différemment. Et de quoi parlent-elles ? De la vie. De pas grand chose. De lessentiel. De tout ce que la littérature, le cinéma semploient à nous faire toucher du bout des doigts, ou plutôt des yeux. Au moyen toutefois de lartifice. Lui laisse parler, dérouler la parole ; ses enregistrements sécoutent comme des fors intérieurs amplifiés.
LANGAGE ET CORPS
Retour à Barthes. Sa formulation « pas de langage sans corps » connaît en effet avec Dominique Petitgand une inflexion et une pertinence toutes particulières. Dabord parce que ses enregistrements « sécoutent » : il ne sagit pas de « paysages sonores », dans lesquels la voix comme le chant dun oiseau, le bruit dune cascade ou la pétarade dune moto est si familière quelle disparaît en tant que telle pour se fondre dans un environnement non plus à écouter mais vaguement entendu. Ils « sécoutent » donc, et dans des conditions particulières : à la faveur de lobscurité totale dune salle (éventuellement de spectacle) ou plus banalement chez soi, mêlés à dautres ambiances sonores et visuelles que celles du disque compacte (dont le propos de la sorte paraît décontextualisé), mais cernés par leurs textures propres (on y reviendra). La qualité de « physicalité » quasi palpable qui émane de ces enregistrements (largement due à ces conditions « découte ») savère dautant plus étonnante que le corps se trouve congédié, dérobé à nos regards.
Les diverses propositions sonores de Dominique Petitgand convoquent donc des présences, donnent corps à des personnages livrant des bribes de leur vie, par le seul fait du grain de leur voix et de la tonalité de leurs propos. On est frappé par la manière dont on est immédiatement immergé dans lhistoire de ces inconnus sans visage. Ils font tout dun coup irruption dans notre sphère avec leurs habitudes, envies, aspirations de tous ordres, avec une fraîcheur et un naturel désarmants, au point quon na aucune peine à les imaginer. Pour peu les reconnaîtrions-nous dans la rue, tellement, hyperréalisme sonore aidant, ils nous apparaissent concrets et vivants dans leur façon de se dire avec leurs intonations de voix, le flux de leurs paroles, leurs hésitations ou reprises émaillées de rires ou de silences : « Je ne sais pas, je, de toute façon, je nai pas de notion de durée en général [...], je ne sais pas, ça cest comme les distances, le temps, je sais pas, cest bizarre »... la voix tantôt traînante, tantôt enjouée ; rocailleuse ou teintée daccent ; voix jeunes alternant avec dautres plus âgées. Léchantillonnage relève du bariolage, les nuances se déclinent à linfini, nous transportant dexistences en existences.
HYPERRÉALISME
Toutefois, si ces paroles sont de fait particulièrement suggestives, le travail technique opéré par Dominique Petitgand contribue pour beaucoup à la plongée auditive. Il a été fait allusion à la notion dhyperréalisme. Comme celui pratiqué en peinture au début des années 70 qui restituait le réel plus nettement que la perception visuelle « normale », celui propre à ces enregistrements a pour caractéristique de transcrire la parole avec une précision qui na rien de réaliste. On ne le redira du reste jamais assez, les techniques numériques les plus en pointe ne restituent pas mieux, ou plus « fidèlement » le réel que les phonographes du siècle dernier : elles sont une autre traduction du réel. La question de lhyperréalisme sonore, qui donc est plus une impression dhyperréalisme (comme on parle dimpression de réalité au cinéma), renvoie naturellement simultanément à sa part d« irréalité », déjà contenue dans le « ça-a-été-là » cher à Barthes (parlant de la photographie) de tout enregistrement. Car la parole enregistrée nest pas lunique message (ou information) sonore, décryptable par lécoute. Le véritable contenu est inséparable, tant du dispositif que de lélaboration technique, et même, pourrait-on dire, de la composition. Il faut en effet préciser quau prélèvement de paroles sajoute un travail de montage, de mixage, voire de collage (tous ces termes ne recouvrant pas exactement la même signification) à partir de musiques et de sons divers qui accroissent la dimension sensible des monologues. Ces paroles banales nous parviennent donc mises en valeur, résonnant en profondeur à nos oreilles.
Lenregistrement sonore, comme le cinéma, reproduit toujours du réel (quel quil soit) ; sans être toutefois le réel. Mais si plus personne à lévidence aujourdhui ne se montrerait effrayé par linvasion des martiens de la célèbre émission La guerre des mondes dOrson Welles ou ne fuirait la salle de cinéma de peur dêtre écrasé par Lentrée du train en gare de La Ciotat des Frères Lumière (les inventions les plus vertigineuses faisant sans surprise partie de notre univers), on peut néanmoins se demander si leffet de réel sonore na pas gardé une magie toute particulière, singulièrement dans la reproduction vocale (seule contredite par lexpérience du « sentendre parler » évoqué par Jacques Derrida (2) : on ne reconnaît, ni aime, généralement sa propre voix enregistrée) ; cela, probablement, entre autres à cause des substituts synthétiques vocaux récents, uniformes et approximatifs (3). Mais cette magie au plus près de la présence humaine, qui nous parle en toute intimité, nest pas perçue comme un message direct. On sait dévidence que le propos tenu est sans destinataire, excepté celui qui a opéré lenregistrement, quelle que soit linformation délivrée. Nous sommes dune certaine manière « auditeurs-spectateurs » dun spectacle sonore. Ce que souligne évidemment, et de façon très consciente, aussi bien la technique que le dispositif découte de Dominique Petitgand.
CINÉMA MENTAL
Cette situation d« auditeur-spectateur », proche parfois de létat de « voyeur-auditeur » (un certain nombre de choses dites relevant dune intimité qui ne nous regarde pas), au-delà de lécoute « active », constitue à sa façon une interrogation sur les effets de matérialisation visuelle et spatiale de la parole enregistrée, et, dans le cas de Dominique Petitgand, composée (4). Ce nest évidemment pas un hasard si son travail sinscrit davantage dans le champ des arts dits « plastiques » que dans celui de la musique, ou même de la « poésie sonore ». Il ne sagit pas dune proposition sonore autonome comme la musique ou dun intérêt pour la qualité poétique des phénomènes sonores (permutations, accélérations, ralentis, superpositions, tissages, etc.), mais dune visualisation de la parole (le langage porté par la voix nest pas réductible au son) avec toutes ses composantes signifiantes, cette visualisation saccompagnant à loccasion déléments musicaux ou de procédés « poétiques » (la répétition par exemple). Curieusement ces effets « visiogènes » (pour reprendre une formule de Michel Chion) ont presque toujours ici un caractère cinématographique (5). Ils ne sont pas recherchés (il ny a pas de fiction ou de dialogue), mais induits par le montage. Godard faisait autrefois remarquer que le mot « cinéma » recouvrait des esthétiques et des genres très divers (le documentaire compris). Il nincluait cependant pas le cinéma mental. Or celui-ci existe bel et bien, au-delà dun certain cinéma expérimental du type Hurlements en faveur de Sade de Guy Debord ou Tambours du Jugement premier film « sans écran, ni pellicule » de François Dufrêne, lesquels jouaient tous deux sur labsence de spectacle et la frustration des spectateurs. Le cinéma mental tel quil se manifeste dans les pièces de Dominique Petitgand rompt lui aussi avec lessence même du cinéma : limage. Mais il va plus loin. Car si limage de cinéma est une image fascinatoire, elle le doit en grande partie, comme la pointé Jacques Aumont, à son pouvoir de magnifier les visages. Or, depuis quil est devenu parlant, ceux-ci sont inséparables des voix qui les accompagnent ; voix inoubliables traversant le temps (songeons à celles si particulières de Michel Simon ou Arletty, Bogart ou Marilyn, B.B. ou Delphine Seyrig). Ces voix non seulement leur « collent » à la peau, mais leur « ressemblent ». Il se dégage limpression dune coïncidence parfaite entre le visage et sa voix. Dans le cas des pièces sonores, et strictement sonores de Dominique Petitgand, sopère un phénomène assez comparable. À ceci près que les voix y sont sans visage. Nous serions en somme dans une situation apparemment symétrique à celle du cinéma muet dans lequel les visages sont dépourvus de voix. Mais apparemment seulement, car ces voix appartiennent à des corps. Des corps que lon devine, que lon sent, que lon imagine. La force du cinéma mental de Dominique Petitgand, dont la dramaturgie est le langage même, en donnant ces voix à entendre, les donne à voir.
1. Roland Barthes, Le Grain de la voix, Editions du Seuil, Paris, 1981.
2. La Voix et le Phénomène, PUF, collection « Quadrige », 1967.
3. Michel Chion dans son livre Le Son (Nathan, Série « Cinéma-Image », 1998) note à plusieurs reprises que les « nouvelles espèces sonores » (sons machiniques divers, transportés baladeurs, casques découte , ou « proprement « inouïs » avant lère technologique » tels ceux émis par les « jeux vidéo, claviers de distributeurs, pendulettes, téléphones portables ») et lhabitude de perceptions faussées de la voix par amplification (« telle quelle sonne à la télévision, cest-à-dire proche, isolée, favorisée dans les aigus, intelligible à lexcès, comme un visage qui serait vu continuellement en gros plan et crûment éclairé »), ont considérablement modifiés notre rapport au sonore.
4. Plusieurs disques de Dominique Petitgand portent le nom de « petites compositions » : 11 Petites compositions familiales (1992/1995) ou 10 Petites compositions familiales (1993/1996). Le sous-titre de ce dernier disque « musique concrète » surprend. Il ne sagit évidemment pas de « musique concrète » au sens où Pierre Schaeffer entendait ce terme quil avait créé. En revanche on notera la présence dun accompagnement de musiques minimales ou répétives douces aux vertus apaisantes.
5. On remarquera que le disque 10 Petites compositions familiales, produit par Metamkine, sinscrit dans une collection intitulée « Cinéma pour loreille ».