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Cest ici que cest merveilleux
(La tectonique du désir)
Harold Manning
Arnold Pasquier vient au cinéma par une danse. De film en film, cette danse est devenue singulière. Elle prenait pourtant pied dans un terrain quau cinéma nous connaissons bien : lenvie dêtre avec Elle, lenvie dêtre avec Lui, le monde de ladolescence, la soif dintimité et dadmiration, les regards novices, le besoin indicible de souffrir un jour, très fort. Et la musique des disques.
Sa filmographie pourrait faire croire quArnold Pasquier est un cinéaste qui filme beaucoup la danse. Plus que dautres, sans doute, mais la matière quil invente, le propos tout simple quil impose à voix basse donnent plutôt à penser que cest lui-même qui avance en dansant à travers ses films, un pas en avant, un pas en arrière, seul dans la lumière à prendre tous les risques.
Dans la danse dArnold Pasquier, voir et montrer se confondent. Ce sont les deux versants de la même présence au monde, du même désir. Montrer, montrer toujours, pour rendre à la face du monde ce dont il avait secrètement enfanté. Montrer sans cesse pour garder les yeux ouverts, pour ouvrir les yeux de lautre, faire naître son désir, le faire sémerveiller. À travers ses filtres propres, à travers la trajectoire dun regard (celui dun homme seul qui se cache derrière la caméra), le cinéma sert à délivrer.
On dit des films quils ont « un regard social ». Cest devenu une habitude. Ce regard-là, les cinéastes insistants aiment bien le tenir, lexagérer, pour enfoncer leur petit clou. Ce regard social définit et remet à leur place tout aussi sûrement les personnages que les spectateurs. Sur les écrans, tout le monde est le bienvenu, mais tant que tout le monde ce nest pas moi. Tout le monde, cest les autres. Dans cette mesure, les films dArnold Pasquier nont aucun regard social.
Les films ont aussi un regard sexué. Cest le courant par lequel les films dArnold Pasquier se laissent résolument porter. Le regard est éperdument dirigé vers lautre et tout son secret. Dans cette douce torpeur, rien ne se calme, tout saccélère, le cinéma va de lavant. La sensualité active portée à ce point dincandescence peut effrayer, car elle ne bifurque jamais vers la cruauté, un terrain également bien connu au cinéma. Au contraire, cette sensualité représente plutôt une liberté retrouvée, franche, sans querelle, disponible, un pur don. Arnold Pasquier na pas besoin de choquer pour mieux vivre. Cest ici que je donne des baisers et Cest merveilleux décrivent le désir avec une telle franchise quils interrogent aussi notre rapport à lui, notre gêne, notre enthousiasme, notre émoi devant le miroir.
Cest ici que je donne des baisers est-il véritablement un film en trois parties ? Si cest le cas, il faudrait préciser que chacune se rattache à une catégorie différente de la nomenclature cinématographique habituelle. Mon premier est un autoportrait (et un film de danse, un film expérimental), mon second est un entretien (du cinéma documentaire, du cinéma engagé) et mon troisième, un film de fiction. Dailleurs mon tout pourrait relever de chacune de ces formes et très bien porter toutes ces étiquettes. Mais je préfère voir le film plutôt comme une série de plans, des plans-séquences exclusivement. Cela va du plus élémentaire (le rush documentaire, linterview de 10 minutes en fixe, le temps dun magasin de pellicule, le temps justement pour nous de sentir le temps passer, de sentir la présence hors champ du cinéaste qui pose les questions tout en mettant ce temps en boîte) au plus raffiné (le travelling avant qui ouvre le film, au tout début de la projection, au moment où le spectateur se demande encore où il est, quand le charme du triptyque dont chacune des parties éclaire les deux autres na pas encore fait son effet). Le plus complexe est aussi le plus enivrant des trois : cest le travelling arrière qui illumine la promenade finale sur le chemin, le chassé-croisé des corps en temps réel, le risque du direct, livresse des mots dans leur temps et leur espace propres, un moment de cinéma et denthousiasme. En entrant dans la fiction, le film, qui touche à sa fin, baisse alors le masque. La gravité et linquiétude demeurent, mais dans un éclat de rire, dans le plaisir français des mots, dans un pas de danse avec le fantôme, dans une sorte de réconciliation avec lui, dans la beauté tellurique de Guilaine Londez, Nathalie De Barros et Donata dUrso.
Si Cest ici que je donne des baisers est un collage, Cest merveilleux fait de lenchaînement sa propre matière. Six personnages se passent la main, deux par deux dans chaque scène, explorant le registre de la confession intérieure, amoureuse et impudique. Par ses enchaînements (on pourrait parler de maniérisme), le film est ici encore dansé. Son emprunt extérieur principal (la bande musicale du numéro à Central Park de Tous en scène) célèbre lui-même lart de passer dun lieu à un autre, dune ambiance à la suivante, dune ligne mélodique au thème qui sy opposera (on y trouve en fait trois partitions distinctes et traitées en apposition plus quen medley : Carriage in the Park, High and Low et le célèbre Dancing in the Dark). Dans le film de Minnelli, quand Cyd Charisse et Fred Astaire se mettent à danser, cela ne vient pas de nulle part : cest leur promenade nocturne à travers le parc, leur pas commun, tout ce qui les sépare jusqualors dans cette histoire, qui va inexorablement donner le signal muet de départ. Dans Cest merveilleux aussi, le fil continu nest quémotionnel. Des personnages, nous ne saurons que leur confession la plus intime, le récit de leurs sentiments les plus exacerbés. Toute différentiation sociale est éradiquée. Ils sont là, libérés et portés par le film jusquau meilleur deux-mêmes, pour dire, transmettre et écouter. On sent la joie sensible sur les visages, dans les corps, une joie offerte. Pourtant, il plane sur le visage de chacun le soupçon dun destin tragique que le récit ne voudra jamais évoquer. « Viens dans mes bras, montre-moi ce que tu me promets. » La caméra est à la recherche de tout état de grâce. Le drame viendra, mais hors champ. Le visage apaisé et la voix toute de douce assurance de Gurvan Cloâtre ny changeront rien. La petite carriole bohème de Marika Rizzi peut toujours dévaler les collines baignées de soleil, dans la folle illusion que nous sommes en paix avec le monde. Le film ne veut voir que le plus splendide, la naissance du sentiment, la tectonique sourde du désir en mouvement.
Arnold Pasquier parle damour, brutalement et méthodiquement, damour jusquà épuisement, comme sil cherchait à conjurer lidée terrifiante que lamour, puisquil a bien eu un début, pourrait un jour toucher à sa fin. Il exalte le trouble profond de ses personnages quand en eux lamour naît. Il sait bien pourtant que les malentendus existent entre tous les hommes sincères, et forment la trame même de tous leurs liens. Il le sait mais il reste inconsolable. La projection se termine à son image : cest le visage dEva Truffaut, gros plan, à la toute fin de Cest merveilleux.
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