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LOccupation des sols Autre étrangeté de ces petits films, leur rapport ambigu au cadre. Les personnages que filme Valérie Mréjen, qui sont presque toujours assis et systématiquement immobiles, ne sont jamais centrés mais légèrement décadrés. Un couple parle autour dune table. La femme est bord cadre droit, tandis que de lautre côté, entre lhomme et le bord gauche du cadre, il y a un petit espace vide et blanc, inemployé et inutile, qui vient déséquilibrer la composition de limage. On sait que le décadrage choisir des angles ou des positions de caméra étranges est un des procédés les plus couramment utilisés de pictorialisation de limage cinématographique. De nombreux cinéastes ont joué de ces effets. Mais le décadrage, le plus souvent, est franc et massif, pleinement perceptible. Pas chez Valérie Mréjen. Il ne sagit pas pour elle dun effet esthétisant, voire maniériste. Trop léger est le décentrement pour être pleinement apparent. Le but est plutôt de produire un trouble chez le spectateur. Quelque chose dans limage ne va pas, ne respecte pas les mesures et lordre traditionnel du regard. Un couple (un autre) est attablé ; le décor est on ne peut plus neutre ; derrière la femme, pourtant, il y a une mince ouverture dans la cloison où lon aperçoit quelque chose mais quoi ? un placard, un vêtement, un cintre ? Cette anicroche dans limage - alors quil aurait été si simple de cadrer un peu plus serré , cet infime trouble dans la représentation, et qui se reproduit dans beaucoup de vidéos de Mréjen, on peut les considérer comme un point dironie qui déplace ce quil y a à voir. Je rappelle, à ce propos, lanalyse du décadrage que propose Pascal Bonitzer. Le décadrage « relève dune maîtrise cruelle, dune pulsion de mort agressive et froide : lusage du cadre comme tranchant, le rejet du vivant à la périphérie, hors du cadre, la focalisation sur les zones mornes ou mortes de la scène, la louche exaltation des objets triviaux mettent en valeur larbitraire du regard dirigé daussi curieuse manière, et peut-être jouissant de ce point de vue stérile. » On trouve à première approche que cest un peu exagéré pour parler des vidéos de Valérie Mréjen, et puis finalement non. Simplement, cette violence dont parle Bonitzer, Mréjen leuphémise, la rejoue sur un mode mineur. Qui a lu son récit Mon Grand-père sait bien que le pire chez elle se dit toujours lair de rien, à laide dun discours on ne peut plus neutre. De la même façon, dans ses vidéos, euphémise-t-elle la brutalité des décadrages même si elle sait en garder la sourde violence. Le décor, par exemple, est cadré de telle façon quil manifeste bizarrement sa présence. Anti-naturaliste, il insiste par la façon étrange quil a dêtre vide. Toutes les tables visibles et dieu sait que la table est un élément récurrent dans ses vidéos sont parfaitement rangées, comme inutiles, inemployées. Si par hasard, il arrive que quelque chose soit posé dessus, cest que les choses ici présentes (une bouteille de vin, un verre) serviront au développement de lintrigue intrigue qui peut toujours se ramener à un acte caractérisé dagression verbale. Tu es maladroite, tu es laide, tu thabilles mal, tu mennuies, tais-toi, tu ne plairas jamais à personne, comment veux-tu, tu es conne, tu me fatigues, tu vas mal, cest évident comme tu vas mal, ma pauvre, tu ne comprends rien, ma pauvre. Les femmes sont les victimes privilégiées de ces permanentes attaques verbales. Que faut-il comprendre ? Quil y a dans le travail de lartiste une dimension féministe (qui signore) et qui donnerait à voir des femmes exclues du langage ? Ou bien, quau nom don ne sait trop quelle pulsion masochiste, Mréjen aime à placer les femmes en position de victimes du discours ? Deux indices, pour répondre. Indice 1 : un ancien travail consistait en trois photos intitulées Croque-monsieur, Croque-madame, Élément féminin (un uf sur le plat était donc le symbole de la femme). Indice 2 : une des dernières vidéos montre un homme raconter, en phrases toutes faites, ses vacances dans une ville quon devine être Budapest. Lépisode est inspiré dun séjour qua fait Valérie Mréjen dans la capitale hongroise. La question qui, dès lors, me travaille est : pourquoi est-ce un homme qui raconte et pas une femme ? Cest quune femme aurait porté un discours abondant, sûr de lui, mission impossible dans un univers où elles ne parlent quen creux, où elles sont le reste (ce qui reste après une soustraction) de lhomme. Le goût de Mréjen pour ces confrontations autour dune table peut sanalyser selon deux axes. Dabord, les tables figurent explicitement la grande opération de langage à luvre dans les vidéos où il sagit toujours plus ou moins de se mettre à table justement, de tout mettre sur la table, de déballer les secrets de son cur. Quitte à ce que les secrets sortent mal, difficilement, dans des mots stéréotypés et convenus. Ainsi de cette femme, assise seule à table, face à la caméra, et qui ne cesse de dire son énervement à son interlocuteur (nous, en fait) en utilisant régulièrement le mot « truc ». Mais les tables sont aussi un élément essentiel dans le vieux genre pictural de la nature morte. Et les bandes de Mréjen peuvent aussi très bien passer pour, disons, de « la vidéo morte ». Peut-être que je déraisonne, mais il me semble quentre luf sur le plat comme image de la féminité et lomniprésence des tables, il y a un lien dont lhorizontalité (du plat et de la table), labsence dépaisseur, seraient lexpression formelle. Réduite à une dimension, à une ligne unique, la vie nest pas vivante. Les décors systématiquement vidés de tout désordre, la bande-son sans fioritures (i.e. sans ambiance), le phrasé mécanique et blanc des acteurs, le caractère très répétitif des dialogues, tout cela participe à une opération dépuisement du réel, de figement du monde. Les premières bandes vidéo de Valérie Mréjen, qui présentaient des individus solitaires monologuant sur des fonds noirs ou blancs, possédaient déjà une puissance mortifère. On avait moins à faire ici à des personnages quà de purs producteurs de discours, sans intériorité. Sil mest permis de dévoiler un travail en cours, le premier scénario (pour le cinéma) de Valérie Mréjen raconte lhistoire dune femme qui croit quil lui arrive une histoire, alors quen fait non, rien : elle se leurre, il ne lui arrive rien, il ny a rien. (Pour revenir à la note précédente, jajouterai que dans ce scénario cest son meilleur ami, un homme encore, qui parle pour elle, à sa place de morte-muette, et lui dévoile que son histoire nexiste pas). Il serait temps peut-être den venir au langage, dont on a dit déjà quil était le sujet central du travail de Valérie Mréjen. Sujet qui fait que les séparations entre les médias artistiques nont pour elle aucun sens, puisquelle traque le verbe partout où il se trouve, dannuaires en vidéos. Pour lui faire dire quoi ? demandera-t-on. On pressent, bien sûr, la réponse : pas grand-chose. Laccumulation dans Mon grand-père des tics langagiers de chacun (ma mère disait « en route, mauvaise troupe », mon grand-père autre chose, mon père autre chose encore), le nombre de vidéos qui tourne autour dun mot fourre-tout (truc, sympa) ou dune expression coutumière (tes conne, ça va) indiquent que Mréjen sintéresse plus à une langue figée quà un langage surgissant et inédit. Cette paralysie du langage pointe ce que jappellerais volontiers une défaillance de lêtre. Valérie Mréjen nest pas la seule artiste contemporaine à sintéresser au langage (voir, entre autres, Antoinette Ohanessian ou Claude Closky) mais elle est une des seules à avoir de celui-ci une approche plus métaphysique quanalytique. Le discours nexiste pas en soi. Il est toujours porté par quelquun, un acteur ou un je autobiographique ; surtout, il est toujours anecdotisé, pris dans les rets dune histoire. Ce ne sont pas de purs jeux de langage que donnent à voir les vidéos mais des reflets de la vie, du réel. Or, cette prise en charge du réel par le langage ne va pas de soi, au contraire. Il y a, dans les vidéos, ceux qui croient que la langue a un sens : la petite fille qui pense que la chanson nest vraiment la chanson que si elle la chante jusquau bout (plaisir que la grand-mère lui refuse) ; la jeune femme, quelle est conne quand son ami lui dit quelle est conne. Ceux-là ont perdu davance, ils seront frustrés et malheureux. Et puis il y a les autres, tous les autres qui, incapables davoir un « parler vrai », pointent la faille en eux, sans peut-être le vouloir. Le travail de Valérie Mréjen est sans doute au plus beau lorsquil désigne que derrière le langage, il ny a rien, pas dêtre, pas de présence, mais du vide, de labsence, de limpossibilité à occuper le monde. Une coquille creuse. Un défaut dêtre. Un manque dincarnation. Si elle a beaucoup travaillé sur les noms de famille, si dans Mon grand-père elle multiplie les surnoms, si les dialogues des vidéos fonctionnent souvent en boucle, cest précisément quelle veut supposer à la nomination une puissance incroyable. Mais ça ne marche pas. Ca va ? Oui. Mais ça va ? Oui. Mais ça va ? Oui, etc. « Oui » ne suffit pas, le langage nest pas une preuve, le sens reste inaccessible. Dune façon un peu provocante, on pourrait dire que Valérie Mréjen na rien à dire, et rien cest nous. |
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