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Joseph filmeur, Joseph conteur
Alain Cavalier
Je connais Joseph Morder diariste, Joseph Morder auto-ethnologue qui ne cesse de fixer des événements avant tout heureux de sa vie (voyages, rencontres amicales et amoureuses, soirées, visites, promenades...) sur pellicule et depuis quelques années également sur vidéo. Je suis fascinée par Joseph Morder autobiographe qui raconte sa vie en conjuguant, à son gré et selon son projet, des attitudes documentarisantes et fictionnalisantes. Il a ainsi constitué une uvre autobiographique unique et monumentale déployant à elle seule toutes les écritures filmiques du moi possibles et imaginables : journal, mémoires, autobiographie au sens restreint comme au sens large (portrait de sa mère et damis), autofiction, fiction dinspiration autobiographique, fiction adoptant la forme dun journal ou dune lettre filmé(e)... Or, avec cette programmation de films, on minvite à me pencher sur Joseph Morder conteur. Joseph amateur
Joseph Morder est un amateur. Un amateur au sens noble du terme puisquil aime et cultive le cinéma pour son plaisir sans que la réalisation de ses films dépende du « système » (de financement par subvention). Joseph Morder est toujours en train décrire et de tourner plusieurs films, et en tant quamateur expérimenté, il sait adapter ses ambitions aux moyens disponibles. Joseph Morder est aussi un amateur dans un sens plus littéral puisquil na jamais renoncé à filmer avec sa caméra Super 8, tout en tournant ou en finalisant également des films sur des formats « professionnels ». Et cela dautant plus quil a développé un style en parfaite adéquation avec des spécificités du format Super 8 et avec son goût du romanesque. Avrum et Cipojra réalisé en 1973 avec ses grands-parents sur une journée dun couple de vieux juifs polonais à Belleville, est son « film primitif » la révélation des puissances du film de famille, une certaine matrice de films à venir. À lépoque, Joseph Morder voulait faire des films « comme il fallait », cest-à-dire quil traitait même les documentaires comme des fictions. Il avait ainsi écrit un scénario, élaboré un plan de tournage pour tourner dans le désordre, il dirigeait ses grands-parents, refaisait des prises, avait un assistant, un petit éclairage
Afin de reconstituer cette journée de ses grands-parents, il ne sest pas privé darranger un peu les faits. On y voit son grand-père à la synagogue, sa grand-mère au marché ou des gens se réunir sur le boulevard de Belleville. Or, en réalité, ces événements ne peuvent avoir lieu en une journée à Belleville. Faire de nécessité vertu Les Sorties de Charlerine Dupas I : LÉté (1979-1983), Le Grand Amour de Lucien Lumière (1981-1984) et surtout Assoud le Buffle (2002) illustrent à merveille le style Super 8 que Joseph Morder a su par la suite développer afin dassouvir ses pulsions fictionnelles. Ses histoires daventures loufoques, mystérieuses et sentimentales empruntent leurs intrigues aux romans et films policiers que Joseph Morder adapte à son univers en leur donnant sa touche de « bande dessinée » et dhumour. On y trouve des thèmes chers à Joseph Morder, à commencer par les titres codés et à décoder, ses énigmes, son monde peuplé de personnages (auto)fictionnels, le Paris des mois dété, les promenades, les pays lointains
Si loin, si proche
Joseph Morder nous fait découvrir et comprendre que le lointain, en termes géographiques aussi bien que temporels, est toujours en quelque sorte présent à nos côtés. On peut ainsi se retrouver au tournant dune rue de Paris en Inde ou en Chine. Le pays de notre enfance peut resurgir en face dun immeuble ou lors dun mouvement de corps, dun jeu de lumière, dun éclat de couleur, dun sourire
Joseph Morder sait saisir ses « madeleines », les doter de consistance et traduire leur charge affective en motifs et récits filmiques pour rendre perceptibles ces télescopages entre lactuel et ce qui est éloigné dans le temps et dans lespace. À linstar dAssoud le Buffle, luvre (fictionnelle et autobiographique) de Joseph Morder est travaillée par la permanence du passé personnel et par le monde fabuleux de lenfance.
Léloge du jump cut Or, le cinéaste amateur accompli fait de nécessité non seulement vertu mais style. Joseph Morder a développé une manière toute particulière de filmer en Super 8. Ainsi, il sait profiter des lumières et contrastes naturels pour créer une image de pellicule Kodak à la fois typique et magnifiée, avec son grain et ses couleurs et une profondeur digne des débuts du cinéma. Il sait sur le bout des doigts (cest le cas de le dire) actionner le déclencheur de sa caméra par lequel il module la durée du défilement de la pellicule lors de la prise de vue, ce qui aboutit dans Assoud le Buffle à un effet de jump cut généralisé saisissant. Il ne modifie pas simplement la cadence comme dans Charlerine Dupas, mais il varie manuellement la durée des plans quil combine en plus avec de petits mouvements de caméra (toujours portée à la main) qui, comme des caresses de regards, sapprochent, séloignent, contournent la personne filmée. Et alors ces plans, en général relativement courts, « sautent » au rythme de mouvement de son bras et de son doigt changeant légèrement, mais bien visiblement, dangle et de distance. À caméra fixe, un effet semblable se produit par le mouvement rapide des personnes filmées comme lors du défilé des rollers. À la différence des « glimpses », des cascades de coups dil de Jonas Mekas, la succession rapide des regards chez Joseph Morder ne tend pas vers une abstraction de mouvement et de couleur, mais reste au service dune action représentée dans sa quasi-continuité. Sil nen était pas ainsi, on ne pourrait parler de jump cut. Au-delà du clin dil à lintrigue et aux protagonistes du film dont Assoud le Buffle forme une anagramme, le film de Joseph Morder rend un des plus beaux hommages à ce grand classique qui avait fait du jump cut une figure de montage du cinéma moderne, puisque le jump cut y a engendré un style décriture qui est peut-être le seul à pouvoir être réalisé avec une caméra-stylo si légère et personnelle quest la caméra Super 8. |
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