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Cinq lettres damour. Frontières intérieures Description dun combat (Vivianne Perelmuter), Entering indifference (Vincent Dieutre), Kyoto mon amour (Christian Merlhiot), Vilnius loin dici (Bojena Horackova), My man (Arnold Pasquier) : lexploration cinématographique de la géographie imaginaire du corps rêvé, renié, imparfait, insatisfaisant ne rend pas aveugle. Lactivité passionnelle est par définition activité discriminante et sublimante. Cest sa magie. Elle fait un tri, elle partage, elle sépare ce qui est propre à être aimé, de ce qui ne lest pas. Elle sélectionne, elle démêle ce quelle aime et ce quelle naime pas pour mieux découvrir dans lautre, ce qui est beau, grand, digne dêtre aimé, plaint ou consolé. Cest grâce à ce montage par élimination que le motif damour apparaît, ce détail concret qui centre la quête. Le regard prend alors toute son acuité. La modification des points dassemblage impulse une mobilité intérieure. Le corps palpite. Le déplacement est diabolique. Il ne laisse pas toujours le temps de construire une image ou une pensée de lautre. Lespace révélé nest pas un plein. Ce nest pas un espace à documenter. Cest un « entre-lieux », un champ de forces, une énergie dynamique qui relie, un intervalle, un interstice. Cest dans cet écart que quelque chose dautre commence à simmiscer. Le déplacement exige que je quitte un lieu puisque je ne peux en occuper deux à la fois. Lespace minvite à parcourir, sans intention globalisante, sans définir les inclusions, les exclusions, au-delà de ce qui fait identité : les traces de filiation, les traces dhistoire, les ancrages de la relation sociale : qui tu es ? doù viens-tu ? Le parcours est individuel, lespace, une pratique personnelle du lieu. Une connaissance au ras du sol. Dans une chambre à coucher, un train, une salle de bain, une ville, un désert. Faux, vrai. Là nest pas lessentiel. Lespace est instable et change déchelle constamment. La vérité nest pas locale. Les images affluent en excès. Je suis ici, là-bas, tout autour : suis-je en relation avec le monde, avec toi ? est-ce limage vertigineuse de ma propre solitude ? Je me sens chez moi et ailleurs. Le bout du lointain se confond avec le bord de mon intimité. Cest ce que je vois qui mintéresse. Il doit donc y avoir de lailleurs chez moi et de la proximité intime chez les autres. Chez lautre. Chez toi. Cest à trop bouger dans le désordre, à poursuivre un grand désir abstrait que je crains de rester immobile, dans cet excès dévénements, de références spatiales. Prendre de la distance est comme un refus de ne pas revenir aux mêmes pistes, aux mêmes traces, aux attaches repérées, aux certitudes. Parcourir, reprendre son itinéraire singulier, cest être de quelque part, en un quelconque endroit, ici, maintenant, avec toi. Je voyage à travers cette altérité si difficile à circonscrire. Mais quest-ce qui est donc imaginé dans ce voyage ? Létrangeté de létranger, la mienne vue par lautre et la sienne vue par moi. Des écrans de projection, des panneaux de miroir, une combinaison dimages prises ailleurs, des reflets des spectateurs, la topographie de cette altérité qui naît de deux regards. Un excès de signes occupe la marge entre la « réalité » et lespace de la vision et du rêve. Images possiblement tronquées, déformées, fausses, des mondes pluriels. Non plus un monde au sens politique du terme mais des mondes hétérogènes et reliés dans lesquels la dimension individuelle et sociale nest pas homogène. Cest par ces nouveaux mondes, dont tu es le porteur, que jai lintuition de trouver une relation de sens, à travers nos entrecroisements, et les ruptures despaces qui font la complexité des nouveaux mondes. Je vous écris dun pays lointain, disait Chris Marker dans les années 60, dans lancien monde. Mais la lettre aujourdhui est une toile et chaque tentative de donner forme à mon trajet cherche ce carrefour de relations où je suis au cur du monde quand bien même il méchappe, dans cet échange, sur ce terrain où se construisent des objets à la croisée des mondes nouveaux, où se perd la trace mythique des lieux anciens. Car pour trouver laccès réel au Nouveau monde, ma génération a besoin de se couper de son passé, de son enfance. Prendre acte de linaptitude des cosmologies anciennes à rendre compte des événements nouveaux, du vaste glissement de ces espaces diversifiés, conduit à cette ouverture brutale au monde extérieur de la contemporanéité. Un lieu sans précédent historique, une combinatoire, une collision, un entre-choc, une dépossession qui ne possède rien dautre qui soit clair et solide. Ce qui demeure, cest lexpérience. La réception dune image, souvenir, référence, création, recréation. Ce que jai su, vu de mes yeux, ce que jai parcouru, aimé, désiré, je lai connu. Un transfert qui impulse les transports et les mobilités communicatives. Vivianne Perelmuter, Vincent Dieutre, Arnold Pasquier, Christian Merlhiot et Bojena Horackova ont choisi le cinéma digital pour prendre le pouls de cette contemporanéité. Dans la suite de la collection des « Petites caméras » de Jacques Fansten et de Claude Miller, éditée par La Sept Arte, le Grec et Documentaire sur Grand Ecran ont produit ces différents essais. Vivianne Perelmuter et Isabelle Ingold, qui ont monté leur propre home studio, ont assuré les conditions dun montage chez soi, dans lintime. Le cinéma dauteur se régénère dans ces nouveaux circuits décriture, de production et de diffusion, dans ces espaces mixtes, du désir, de la sexualité, de lidentité. De cette mise en situation périphérique est né cet essai : Cinq lettres damour, en construction modulaire. Six points de vue déploient une subjectivité européenne sur des territoires en mutation, sur une pensée et un vécu du ressenti du corps. Chacun travaille implicitement la mémoire de la singularité dun Robert Kramer, dun Johan Van der Keuken, dune Marguerite Duras, dun Derek Jarman, et déplie une esthétique qui emprunte à la peinture, à la littérature, à lactualité, à la rue, à lautofiction issue de la modernité des années 80. Le Moi est un autre, le Moi est social dans ces états dexclusion, dans son propre statut indéfini. Il vient dailleurs, dun territoire étranger, dune mémoire non partagée, dun espace éclaté. Il est ici par choix, non par héritage. Il explore le faire, le face value. Mais ces projets ne sembarrassent pas de la filiation. Les trajets actuels sont autres, le sexe est au centre, dans la doublure dune image instrumentalisée. Limage est voilée, dans une ombre érotique, et cest un couple en creux qui se dessine. Un appel dénergie. Lanatomie dun rapport serait une dissection, une abstraction froide. Sur des images parfois floues et agitées, fixes et douces, caressées par la caméra numérique, le silence, les bruits citadins et la voix off narrative, se partage linterprétation dune uvre, en tension, chaude. Dans cette polyphonie de voix, dans ces assemblages dimages, le désir lutte cest un combat pour ne pas montrer lamour comme quelque chose de gelé, de froid, de joli, de pathétique, de communicant, mais comme un affect. Un toucher. Une liberté sexuée. Vivianne Perelmuter, Christian Merlhiot, Vincent Dieutre ont déjà exploré depuis plusieurs années les différentes postures « cinéma et technologie ». Celles-ci intègrent une réception, une parole de lautre qui est écoutée, imaginée, jamais donnée comme telle. Dans Une place sur terre comme dans Nord pour mémoire de Vivianne Perelmuter et Isabelle Ingold, la restitution dune parole de témoignage est une recréation, un texte élaboré avec un « autre », le témoin coauteur, une mise en voix, jouée. La post-production de la parole est essentielle, scénographie dune seconde captation. Chez Christian Merlhiot, dans son adaptation de Bérénice, la voix machine est au centre des non-dits des affrontements du désir. Dans son dispositif, toutes les rencontres, tous les affrontements entre Titus, Bérénice et Antiochus sont retirés du texte au profit des confidences et des monologues. Les acteurs se succèdent devant lordinateur pour écouter la voix. Le film se tient dans ce décalage : le moment dattention des participants à lécoute du texte. Il y a du fluide, du réfléchissant qui intègrent le spectateur et le contexte spécifique, physique, historique, social. Chez Vincent Dieutre, cest le ton, infra-émotionnel, précis, sans effet, simple, qui trouve la bonne distance dune masculinité mise en scène, volontairement défaite, impuissante au lyrisme, mais présente. Le regard est affaire dattention. Et son art du commentaire appartient à lhistoire du documentaire car il renouvelle le pacte qui le lie au spectateur : regarder, cest savoir quun autre repart pour me faire voir les choses autrement quelles sont, autrement que je les ai vues et autrement que je suis. Ce cinéma affecté, avec ces points de vue parfois hermétiques, inquiets, attentifs, humoristiques, me conduit à penser la question du comment toucher. Du cinéma digital, de cette proximité de la caméra sur moi et sur ce que nous sommes, je redécouvre le sens tactile : le sens du toucher, toucher toi, re-sentir, et le sens du monde : limage est sensible, spirituelle. Une sensation qui me rend conscient, qui me permet dêtre en lien. Et cest précisément dans ces « entre-lieux », qui déstabilisent lidée du centre et de ses marges, que ces points de vue fonctionnent comme des lignes de démarcation. Parce quils ne prétendent représenter rien dautre que des individus reliés, ces points de vue semblent définir ce qui compte comme lieux, ou comme transferts dun centre à lautre. Parce quils sont banals et singuliers, ils provoquent lenvie de vivre la diversité. Se sentir plus vivants, plus aimants dans latopie des frontières entre un territoire et un autre. |
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