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De la transposition
Notes sur lécriture-cinéma de Christian Merlhiot
Fabien Danési.
Transposition : n.f. (v. 1370 ; de transposer). 1 - Changement de place, et spécialt. (XVIe). Interversion.
2 - (1647) Déplacement ou interversion dans lordre des éléments de la langue. Transposition de phonèmes, de lettres, de syllabes (dans les mots).
3 - Le fait de transposer, de faire passer dans un autre domaine.
Transposition de la réalité (dans un livre).
4 - Mus. (1694) Le fait de transposer un morceau de musique (ou un fragment) en modifiant la hauteur des degrés de la gamme daprès laquelle il est composé. Art de transposer.
lévènement avait déjà eu lieu, justement, lécriture " .
Si le cinéma a acquis une évidente légitimité esthétique au cours du XXe siècle, cest en ayant recours notamment à la notion de style et en faisant référence à travers elle à la singularité du regard du réalisateur. De nos jours, cette conception héritée de la politique des auteurs est encore en vigueur : la subjectivité demeure le critère essentiel pour déterminer lexpression propre au créateur et par là même lunicité de son uvre. En fait, il sagit le plus souvent de souligner une certaine cohérence formelle, ainsi que des résurgences thématiques, afin que les films témoignent dune identité et montrent que la technique na pas complètement rompu avec lindividu. À cet égard, le cinéma a obtenu ses lettres de noblesse en prenant pour modèle la peinture, bien que celle-ci ait subi, tout au long de la même modernité, dincessantes attaques contre ses présupposés humanistes. Lenregistrement mécanique a lui-même mis à distance lirréductible spécificité du corps mais il reste que la manière de filmer est toujours là pour rappeler une façon de voir personnelle, facile à localiser.
Les films de Christian Merlhiot semblent justement problématiques à repérer : le lieu doù il parle nest pas circonscrit car son travail est loin de présenter une immédiate unité. En faisant appel aux supports les plus variés (pellicule 16 mm, 35 mm, vidéo numérique), et à une grande diversité de sujets, Christian Merlhiot ne cherche pas à assurer la reconnaissance de sa production. Il na pas pour ambition de faire uvre, cest-à-dire dassimiler ses créations à lui-même en leur assignant le rôle dun reflet. Au contraire, ses films questionnent le désoeuvrement de manière indirecte en abandonnant tout désir pour une forte homogénéité : ils sont ainsi absents à eux-mêmes, dans un rapport qui suppose à la fois une proximité et un espacement. Ils tracent un détour, désignent des errements. Ce sont des accidents qui créent à chaque fois une instabilité. Les films de Merlhiot nont donc pas pour projet de soutenir sa vision du monde mais plutôt de linquiéter, de la fragiliser en ouvrant sur une distance impossible à résorber.
Lidée du cinéma comme corps étranger apparaît peut-être dès sa première rencontre avec les images tournées par Marguerite Duras. En 1982, à lÉcole des Beaux-Arts de Bourges, Dominique Auvray, sa monteuse, vient présenter le navire Night (1978). Lécrivain avait alors noté : " je crois que le film était sans doute en plus, en trop, donc pas nécessaire, donc inutile. Quil était en somme le mariage du désir sur les lieux mêmes de la nuit, mais la nuit chassée, remplacée par le jour. La lumière dans la chambre des amants je crois quil ne fallait pas la faire. Après lécriture du texte, tout venait trop tard, tout, parce que lévènement avait déjà eu lieu, justement, lécriture "(1). Le film comme non origine, comme la peau morte de lécrit, un élément vain qui ne satteint véritablement que dans la faillite
Duras navait pas tenté déluder la césure entre une phrase et une image, elle était même venue sy heurter. Et le film ne cessait de remettre en cause son existence. Il ne pouvait parvenir à parler le texte, ou sil le parlait, cétait sans quil soit entendu : le film résonnait dans son propre silence. " Je me reposais dune victoire, celle davoir enfin atteint limpossibilité de filmer. Je nai jamais été aussi assurée dune réussite que je ne lai été de cet échec, cette nuit-là "(2).
Ces mots, Christian Merlhiot les a accueillis comme les prémisses de ses expériences cinématographiques. Que lon puisse " tourner le désastre [dun] film "(3) était pour lui lamorce dune pratique où limage serait considérée comme une matière porteuse dune présence nécessaire mais en retrait. Cest dans cet écart quil fallait se situer. Une telle posture induit que le cinéma ne rend jamais compte du réel, quil ne peut y accéder de manière directe et innocente. À ce titre, le réel est limaginaire du cinéma, le fantasme de sa supposée objectivité. Cela ne signifie pas pour autant que la réalité a laissé place à un espace virtuel où les simulacres se seraient substitués à la vérité. Plus précisément, le monde ne peut être abstrait de ses différents modes dénonciation et il sagit en disant cela de rompre avec notre habituelle fascination pour lillusion. Celle-ci demande une exacte concordance entre la réalité et ses duplications. Elle abolit leur séparation en privilégiant lespace concret pour le définir comme le référent unique car ce dernier accrédite lexistence dune totalité. Aujourdhui, croire au réel dans sa pureté est en effet une façon de préserver une communauté, un univers où lensemble se vit sur le mode du semblable. Dans ce cas, les images se dissimulent derrière la puissance de leur redoublement. Elles saccordent sur une traduction lisse et uniforme du monde afin de ne pas le présenter comme divisé.
A contrario, les films de Christian Merlhiot se focalisent sur des représentations où le visible est sans fond et génère inlassablement des re-productions. À la suite dune certaine modernité cinématographique qui a brisé la transparence de la mimesis, il a choisi de faire appel au principe de la transposition. Cette dernière sinscrit dans une logique de déplacement qui veut que les choses naient plus aucune intégrité. Leur constitution nest jamais pleine et entière puisquelles se forment aussi à travers leur transmission. De la sorte, la transposition assume linterruption de lêtre. Elle se déploie comme une fracture de lontologie et désigne un territoire de dispersion où les images entrent en tension avec le langage. Elle invente une géographie sensible où les objets ne sont plus clairement cartographiés, étant donné leur rupture avec les mots et tout ce qui les désigne du dehors en tant quentités. La transposition prend donc à revers le postulat dune communication idéale où les choses se donneraient pour elles-mêmes. Elle génère une discontinuité, là où le régime des images relève souvent de la cohésion.
Sauvez nos âmes (1991) articule cette disjonction en substituant à la reconstitution historique une temporalité plus incertaine : à lorigine de ce film, se trouve le personnage dun prince portugais, Henri le Navigateur, fils de Jean 1er. Celui-ci aurait fondé durant le XVIe siècle une école de cartographie et dastronomie au cap Saint Vincent, connu pour ses vents impétueux et ses courants violents. De la pointe occidentale du pays, les navires partaient alors pour les terrae incognitae de lAfrique qui promettaient la richesse et la gloire à qui vaincrait locéan. Avant décrire un scénario pour son long-métrage, Christian Merlhiot était parti effectuer des repérages à la forteresse de Sagres où les expéditions se préparaient. Mais au lieu dachever ce projet, il décida dutiliser les images tournées à cette occasion pour évoquer les naufrages que la flotte portugaise connut sur la route des Indes. De nombreux récits de tempêtes tragiques avaient été écrits au retour de ces explorations. Et Bernado Gomes de Brito les avait recueillis au XVIIIe siècle dans un ouvrage qui fonda le mythe de ces aventures maritimes.
Toutefois, il ne sagissait pas pour Merlhiot de redonner vie à ces drames du passé sous une forme épique. Il fallait avant tout se déprendre des modes classiques de la narration afin de ne pas annuler léloignement des descriptions. Les témoignages des rares survivants ne devaient pas être engloutis par les images pour favoriser leur restitution. Aussi, le retour littéral aux faits racontés est banni : les comptes rendus des naufragés sont simplement entendus alors que le site est filmé dans son statut contemporain de vestige. Les voix des marins se mêlent pour introduire la temporalité des feuillets où a été consigné ce quils ont vécu. Leurs paroles redoublées sentrechoquent et se perdent dans lailleurs murmuré dont elles sont issues. À limmédiateté de lenregistrement fait place la béance du temps qui ouvre le présent aux réminiscences. Dès lors, le refus du synchronisme entre la bande-son et les images traduit aussi la part doubli à laquelle éveille chaque souvenir. Si les mots sont au plus près de lévènement, les plans de la côte portugaise constituent un espace narratif qui découpe sur lhorizon la silhouette des navires en perdition. Le soleil couchant inonde de sang la surface scintillante de lAtlantique auquel les marins ont tenté désespérément de se mesurer. Il éclaire ces funestes épisodes tout en soulignant quaucune fiction ne peut y ramener. Et de la profondeur de ce monde reculé, remontent seulement des phrases heurtées.
Accrochées à la falaise, les fortifications de Sagres sélèvent dans le mutisme des femmes qui semble recueillir des flots de discours syncopé. Ces dernières, dune immobilité de pierre, sont les gardiennes de la citadelle. Leur visage aux traits creusés apparaît par intermittences pour scruter le spectateur dans les yeux, comme une mémoire où viendrait se glisser ce qui a été. Leur fixité est le signe dune survivance et non celui dune immuable pérennité : ces figures de sel et de chair sont en proie au souffle du vent tandis que la mer recrache sur le rivage la peur des morts. Les vagues se gonflent dailleurs de leur puissance naturelle avant de venir se briser contre les rochers. En offrant une apothéose funèbre aux aventuriers portugais, happés il y a de cela cinq siècles, le chant marin rappelle limmensité de lélément indompté. Il incarne la permanence quand les voix se font lécho de la fragilité humaine.
Christian Merlhiot avait " trouvé le matériau de quoi recouvrir lécran tandis que sécoulerait le son, lhistoire "(4), comme lavait fait quelques années auparavant Marguerite Duras. Sauvez nos âmes est resté lunique version de ce projet sur Henri le Navigateur. Cest à ce titre un film à la dérive puisquil sest laissé déporter de sa trajectoire initiale. Comme toutes ses autres productions, ce court-métrage sinscrit en dehors des circuits de diffusion classique. Réalisé dans le cadre du programme de la Villa Médicis Hors les murs, il na pas sa place au sein de léconomie propre à lindustrie cinématographique. En fait, la grande majorité des films de Merlhiot a été financée par le milieu des arts plastiques. Les subventions et les bourses accordées aux artistes par les institutions ont joué un rôle essentiel dans le développement de son travail. Ces aides à la création conditionnent en partie la structure de ses objets visuels dans la mesure où ils ne permettent pas les mêmes investissements financiers que ceux des films exploités en salles. Toutefois, les partis pris esthétiques ne sont pas à considérer comme des choix par défaut : la sobriété des réalisations de Christian Merlhiot (que daucuns qualifient même daustères ou de sévères) emprunte volontairement une voie non spectaculaire. Si les images captivent le regard, ce nest pas au moyen dune séduction ostentatoire, mais plutôt parce quelles sinscrivent souvent dans un redoutable système. Certaines de ses uvres répondent en effet à une logique implacable qui paraît se dérouler sans entraves.
Les semeurs de peste (1995) appartient à cette série de films dispositifs. Il sagit de la transposition du procès de deux citoyens milanais, accusés en 1630 davoir répandu lépidémie de peste qui ravageait la cité ainsi que toute la région de la Lombardie. Cette affaire judiciaire est restée célèbre pour linsoutenable torture employée par le tribunal afin dobtenir les aveux de ces hommes soupçonnés davoir fabriqué des onctions pestifères. Le châtiment qui leur fut infligé se voulut exemplaire et marqua également les esprits. Dès 1776, Pietro Verri dénonça dans ses Observations sur la torture ce méfait durant lequel la justice chercha avant tout à apaiser les angoisses des populations qui demandaient des explications et croyaient à une diffusion intentionnelle de la peste et du choléra. À cette occasion, il fit un compte rendu de linstruction qui fut repris par Alessandro Manzoni en 1827 dans son Histoire de la colonne infâme, dont le titre reprend la dénomination du monument érigé à lemplacement de la maison rasée de lun des deux condamnés.
Cette fois encore, Christian Merhiot donne aux écrits une dimension non romanesque puisquil met en scène, de la manière la plus rigoureuse qui soit, la lecture des actes du procès. Dans une salle de la Villa Médicis, à Rome, une rangée de tables a été disposée de façon à ce que chacun des intervenants, accusés et témoins, vienne déclamer son texte. Les vêtements des personnages, les micros et les interrupteurs, signalent sans excès labsence de fidélité à lépoque. Le film ne prend pas en charge visuellement lévocation historique, et si lidée de la fiction subsiste, celle-ci est simplement ébauchée. Ce pourrait être tout aussi bien une répétition des acteurs avant que le décor ne soit monté. Le film se situe donc en deçà des artifices traditionnels du cinéma : il naccrédite pas la démonstration du procès et met à nu laltération méthodique de chaque parole qui a amené à la sentence finale. Laction narrative sen tient à montrer un texte qui prend corps et opère la déconstruction de la version des faits consignée dans le procès-verbal.
Au cur de lincarnation cinématographique, Christian Merlhiot crée une trouée paradoxale en creusant son film de lintérieur pour donner à voir lincomplétude des preuves juridiques utilisées contre les deux suspects. Les interrogations des officiers de justice ont été par exemple effacées dans la mesure où elles ne révélèrent que leurs certitudes. De même, les moments où les potentiels propagateurs de la peste (les untori) furent soumis à la question ne sont pas explicitement montrés. Seul le caractère saccadé de certaines répliques précise en filigrane le recours à la torture pour extirper des détails probants. La rigidité formelle renvoie alors au carcan que fut la procédure infernale entreprise par les juges, du réquisitoire à la condamnation. Trois valeurs de cadre ont été utilisées : le plan densemble montre lentrée des protagonistes dans la pièce, le plan moyen confronte les deux accusés, Guglielmo Piazza et Giacomo Mora, tandis que le portrait présente chaque personnage isolément. Face à la caméra fixe, les acteurs noffrent aucune expressivité. Sans engager leur intériorité, ils lisent les dépositions et ne se situent pas dans le registre psychologique.
Avec une précision incisive, le réalisateur opère la critique de cette histoire transmise à la postérité. Il évite toute dramatisation au profit dune froide tension qui expose larbitraire dun droit imposant sa vision. Lextrême dureté du film se traduit par un évidement qui refuse la fausse évidence des circonstances. Elle remet en jeu le doute devant les épisodes collectés et ajustés de façon à composer un récit visant à établir la cause de la peste. Ce principe dincertitude est énoncé afin de rendre le jugement machiavélique et péremptoire à son statut de vanité. Lordre vole en éclats, et avec lui, se brise la leçon dun il omniscient, porté par le délire de sa lucidité. Dans ces conditions, le spectateur est amené à prendre en charge le procès et à échanger son scepticisme contre la Loi inaltérable. La direction unique du regard des personnages vers la caméra appuie ainsi sa responsabilité. Et si sa position est inconfortable, cest parce que le sacrifice a déjà eu lieu et ne peut être révoqué.
La reprise du texte sous une forme non jouée désigne aussi le fléau comme la communication de lhystérie qui a suscité chez les juges le désir de châtier le " dépeupleur ", ce personnage à qui les morts par contagion sont imputés. Dans un Mémorandum de la peste, Georges Didi-Huberman écrit à ce propos : " il y a dabord ceci : la mise en uvre dune épidémie des mots. Toute chose est encore en létat, mais les mots se propagent, avec une licence, une désinvolture soudaines, une épouvantable souveraineté. (
) Des mots, sans référents. Leur seul référent serait limminence dun référent possible, abstrait, absolu, - le mal "(5). La peste sempare des esprits et de la langue qui déverse sa folle logorrhée, incontrôlable et obscène à vouloir dire la désolation pour mieux la juguler. Mais parler de la peste, la proférer, cest à la fois la canaliser et létendre, la contenir et la laisser sécouler. " Il nest que de voir combien limagination senflammait, comme on dit si bien, aux temps de la peste, et combien son incendie sidentifiait avec celui de linfection même "(6) . Dès lors, transposer le procès revient à mettre en crise les mots, qui ont excité les affabulations, afin dabolir leur pouvoir de destruction.
Pour autant, la posture de Christian Merlhiot ne se confond pas avec une croyance absolue en la Raison. Si Les semeurs de peste met sous une lumière crue les superstitions du XVIIe siècle, il reste que le film nocculte pas la part dincompréhension que cet évènement peut générer à travers labîme des temps. Il ne réitère pas la sûreté arrogante du savoir mais désigne une anxiété toujours renouvelée. Ce principe dinconnaissance se retrouve dailleurs dans son Voyage au Japon (1999) qui tente de repousser les significations univoques. À lheure où les choses se donneraient dans une totale accessibilité, ce court-métrage rappelle leur épaisseur et par là même leur obscurité. Le dispositif présente des étudiants japonais en train de lire phonétiquement des textes écrits en français. Ils ne peuvent en comprendre la portée, bien que ceux-ci aient tous pour sujet lîle où ils vivent. Ainsi, le regard occidental sur le Levant nest pas réfléchi par les jeunes gens dont la langue vient buter contre les mots. Les japonais inventent ici une sorte de langage aveugle qui répond à la cécité des réflexions de Diderot, Voltaire, Loti ou encore Duret. De la sorte, luniversalité et sa logique du même semblent battues en brèche : la différence entre les civilisations nest pas effacée, ce qui consiste à noter que la pensée nest pas éthérée et quelle commence toujours par avoir lieu dans la bouche.
La proposition de Christian Merlhiot fait écho à la description de la langue inconnue par Roland Barthes grâce à laquelle on peut " défaire notre "réel" sous leffet dautres découpages, dautres syntaxes ; découvrir des positions inouïes du sujet dans lénonciation, déplacer sa topologie ; en un mot, descendre dans lintraduisible, en éprouver la secousse sans jamais lamortir, jusquà ce quen nous tout lOccident sébranle et que vacillent les droits de la langue paternelle, celle qui nous vient de nos pères et qui nous fait à notre tour, pères et propriétaires dune culture que précisément lhistoire transforme en "nature"(7). Le principe de la transposition soutient cette entreprise de relativisation en articulant un point de vue extérieur à nous-mêmes. La langue est prise dans ce cas comme un fait culturel : la diction malaisée, presque douloureuse, des étudiants japonais livre de manière brute le conditionnement physique et mental quarticule chaque syllabe. La substance organique des mots surgit, alors quelle disparaît habituellement derrière la fluidité du propos. Le signifiant se substitue au signifié car il se matérialise au point de rendre quasiment inaudibles les énoncés. À travers ce renversement, le langage devient la marque du dehors qui façonne et structure nos expressions les plus évidentes, les mieux incorporées.
Cependant, luvre ne désigne pas exclusivement cette différence. Si chaque étudiant affirme sa singularité à travers le timbre et le rythme de sa voix, leur succession connaît une certaine progression puisque le cadrage se resserre au fur et à mesure de leur intervention. La caméra commence par les filmer en pied avant de se rapprocher et de se focaliser sur leur visage. Bien que les Japonais exposent leur irréductible altérité, lavancée de lenregistrement souligne explicitement que la dissemblance nest pas un facteur de dissonance. Au-delà de la violence que peut revêtir limpénétrabilité du sens, le dispositif cherche à susciter une attention accrue de la part du spectateur. Un dialogue est même possible, comme le montre lécoute de plus en plus soutenue permise par la caméra. Si les plans semblent hiératiques, il reste que lappareil accompagne les étudiants de sa passivité, peut-être parce que ces derniers ne sont pas considérés comme de purs sujets. Autrement dit, Christian Merlhiot opte pour une proximité qui ne se fonde pas sur un rapport didentité. Manière de définir une relation non normalisée et dinstaller des points de passage avec ce qui nous est pourtant totalement étranger. Dans leur texte, les voyageurs cités avaient cherché à domestiquer le Japon, à le ramener à eux en décrivant son exotisme. À linverse, le cinéaste a rejeté son point de vue sur larchipel de façon à ce que ce voyage soit loccasion dune véritable rencontre excluant toute familiarité.
Aussi la forme impersonnelle est-elle la mieux adaptée. Lintervalle conservé tout au long du film montre la dilution de lêtre, compris comme le siège de la conscience et de la maîtrise de la pensée. En définitive, la transposition des textes occidentaux amène à se déporter vers un interstice(8) où lentendement se trouble : les écrits ne restent pas clos sur eux-mêmes, emmurés dans leurs convictions. Ils sont mis à lépreuve et se désagrègent sous la langue obtuse des lecteurs japonais. Ils ne possèdent pas une intégrité idéelle qui sopposerait à leur décomposition physique car chaque phrase assume une mutation dans la réception. Cela équivaut à noter que les mots ou les phonèmes ont une fêlure qui se déploie dès que sinaugure leur transmission.
Que chaque chose saltère dans la communication sobserve à nouveau dans le Voyage au pays des Vampires (2001) qui interprète le Dracula de Bram Stoker (1897), à la suite dun circuit en Transylvanie organisé par un tour operator américain. Christian Merlhiot a suivi pas à pas lexcursion dans la Vieille Europe dun groupe de touristes, parti sur les traces des héros du roman. Plusieurs étapes les font revivre avec le concours des autochtones dont léconomie locale sappuie sur cet engouement transatlantique. Ainsi, le livre de Stoker sest inscrit à même le territoire au point de le transformer : dans la ville de Bistritz par exemple, lAuberge de la Couronne dOr, où le héros Jonathan Harker est censé avoir passé la nuit sur la route qui le menait au château du Comte Dracula, a surgi de lespace inventé par lauteur pour devenir le théâtre dun monde concret. Le mythe littéraire est un déjà-là qui produit du "réel" ou acquiert, tout du moins, une tangibilité.
Les voyageurs américains servent de guide dans ce film où le documentaire se prend dans les rets de la fiction. Dès le prégénérique, les plans amorcent une traque à travers le montage parallèle entre un départ nocturne en train et larrivée en plein jour dun avion. La poursuite esquissée souligne lalternative choisie par Merlhiot contre laplatissement touristique de la topographie roumaine où sévit au XVe siècle le prince de Valachie, Vlad Tepes, connu sous le nom de lEmpaleur. Si de nombreux détails hypertrophiés émaillent le parcours, comme le vin Vampyre ou les peintures figuratives des exploits du monstre lues à la torche, le réalisateur se détache de la littéralité empruntée aux musées de cire américains : il déborde lorganisation du périple afin de réinventer un récit oppressant et ambigu.
À côté des naïves reconstitutions qui laissent incrédules, les espaces traversés vacillent à la flamme des regards inquiets. Lobservation dune place de village derrière le quadrillage dune fenêtre est, à ce titre, emblématique : la quiétude du lieu disparaît pour une glaçante étrangeté où les passants se métamorphosent en proies potentielles dun être assoiffé de sang. Pareillement, le soleil rougeoyant du crépuscule semble annoncer à chaque manifestation un brasier mortel et incandescent. En se plaçant à la croisée du reportage et du film de terreur, Voyage au pays des Vampires échappe à la fois à la tautologie de linformation (ce qui est) et à lévasion de la fable (ce qui nest pas). Christian Merlhiot extrait de ce séjour prosaïque une angoisse qui ravive le roman de Bram Stoker dont un extrait vient justement clore ces pérégrinations : entre les paisibles champs filmés et létendue de désolation évoquée par le texte, se produit un décalage, propice à lexaltation de limagination. De même, en contrepoint à la mise en scène folklorique de larrestation dune sorcière à Sighisoara, la sortie nocturne sous lil de la lune travaille à ladaptation allusive de la légende vampirique. La vision nyctalope mène le spectateur près de chevaux apeurés avant de reprendre la route dans un train plongé dans lobscurité. Seule cette capacité à fendre la nuit nous raccroche encore au personnage de Dracula. Et lorsque la caméra sattarde sur un militaire assis dans lun des wagons, un transfert est opéré : les yeux perçants et les traits émaciés, le jeune homme en uniforme nest plus la victime probable du chasseur mais peut-être son reflet. Transfiguré par la caméra, il devient la nouvelle personnification du démon. La transposition témoigne alors du constant déplacement des figures, symbolisé par le vampire qui est lui-même lincarnation dun état de transition, mort-vivant à lexistence en sursis. Si le militaire nentretient avec lui quune fantaisiste affinité, son image participe néanmoins au mouvement de la situation. Ainsi, Merlhiot enregistre la contamination potentielle de tout ce que touche son film à travers cette chimère de la littérature.
Son voyage a même absorbé le projet initial qui devait aborder lépidémie de vampirisme déferlant à la fin du XVIIe siècle sur une partie de lEurope. Nommée la " grande bouche dombre ", cette maladie infectieuse, qui entraînait la mort sans décomposer le corps, fit du revenant un thème récurrent des rapports des officiers de lépoque. La rumeur empoisonna les pensées tandis que les cadavres de sang frais se répandaient. En 1728, Michael Ranft rassembla tous les témoignages de cette dévastation dans un livre intitulé De la mastication des morts dans leurs tombeaux. À linstar des Semeurs de peste, la première partie du film avait pour ambition de mettre en scène la lecture de plusieurs de ces récits.
Limportance de lénonciation se retrouve dans le film Autour de Bérénice (1998) que Christian Merlhiot a tiré de luvre de Jean Racine (1670). Au centre dune bibliothèque aux rayons boisés et à lordonnancement précis, un ordinateur est posé. Il est muni dun logiciel de synthèse vocale qui lui permet de réciter des extraits de la pièce de théâtre, choisis par plusieurs personnes entrant individuellement dans le lieu. Seuls les monologues des personnages principaux et les entretiens avec leur confident sont sélectionnés. Les scènes où se rencontrent Titus, Antiochus et Bérénice, ont été enlevées. Par conséquent, cette adaptation enferme les héros dans leur solitude et accentue la désagrégation des faits, déjà à loeuvre dans la tragédie racinienne. Elle rejoint lanalyse structurale de Roland Barthes qui écrivait en 1963 : " parler, cest faire, le Logos prend les fonctions de la Praxis et se substitue à elle : toute la déception du monde se recueille et se rédime dans la parole, le faire se vide, le langage se remplit "(9). Les acteurs sassoient face à la machine et écoutent le texte issu de la combinaison de sons de base. Attentifs à la voix électronique recomposée, ils habitent lespace de leur silence absorbé. Leur recueillement annule toute action dramatique, tout geste fortement déterminé. Si lattitude des personnages nest pas démonstrative, cest aussi parce que les mots de lordinateur hypnotisent par leur étrangeté.
Le phrasé artificiel a été déterminé par toute une série de paramètres de manière à obtenir des inflexions particulières. La tessiture de la voix, ses intonations, sa vitesse, mais également sa respiration, ont été modulées par Christian Merlhiot. Lélocution du logiciel a été programmée pour que le texte échappe à la fois à léloquence et à la neutralité. La transcription des passions se veut sans emphase et atteint à limpersonnalité. Il est alors possible de noter que plusieurs acteurs se succèdent pour activer les discours des trois protagonistes de la tragédie. Ces derniers ne sont pas véritablement personnifiés : une vibration sonore remplace la chair, comme si leur existence restait à prouver. Une constante irrésolution amène dailleurs le spectateur à se demander qui est en train de parler. Les tirades constituent une unique mélodie qui rend impassible chaque interlocuteur face à lécran informatique. Barthes : " cest parce que lalexandrin est défini techniquement comme une fonction musicale quil ny a pas à le dire musicalement ; il ninvite pas lacteur à la musique, il lui en ôte au contraire la responsabilité. (
) Comme dans tout théâtre codifié, la règle se substitue ouvertement à la subjectivité, la technique à lexpression "(10).
Autour de Bérénice développe un lyrisme froid, épuré de toute effusion. En cryptant les élans du cur écrits par Jean Racine, Christian Merlhiot a percé le texte classique pour y constituer une cavité, et non pour simplement le révéler. Il ne sagit pas de signifier la grandeur de la tragédie ou de garantir son immortalité, mais plutôt dessayer de se hisser à la hauteur des dieux, quand ceux-ci ont disparu. Plus aucun secret nest à dévoiler : le mystère nest plus, et pourtant, des cristaux dinconnu demeurent dans la roche de lalexandrin, cette langue immobile de la durée. À cet égard, le film possède une beauté minérale dont le pouls subsiste sous la surface éburnée. Les travellings qui entourent les scènes pétrifiées tracent un périmètre où lattente a lieu, sans pour autant préciser sa finalité. De même, les échappées de la caméra dans la galerie de sculptures métamorphosent lOrient de Bérénice en un long couloir dépourvu de réelle destination. Les mots sont ici suspendus au seuil dune reconversion technologique du langage dont il est difficile de mesurer les répercussions. Quoi quil en soit, la mise en scène montre que la transposition se situe en deçà de lauthenticité. La pièce de Racine nest pas exhibée dans sa vérité, mais à linverse, elle décèle en elle une indétermination. Cette version souligne que les choses nont pas de fixité et ne peuvent saccrocher à lÉternité.
Le Journal de lAtlantique (1995) avait déjà traité cette problématique en sintéressant aux bunkers allemands construits sur le littoral pendant la seconde guerre mondiale. Ce court-métrage reprend les excursions de Paul Virilio qui découvrit à la Libération ces blocs à labandon et entreprit en 1958 leur recensement. Dans son ouvrage Bunker Archéologie, il raconte : " tout au long des kilomètres de plages que je parcourais journellement, je retrouvais ces balises de béton au sommet des dunes, des falaises, en travers des plages, ouvertes, transparentes, avec le ciel qui jouait entre lembrasure et lentrée, comme si chaque casemate était une arche vide ou encore un petit temple sans religion "(11). Ces fortifications ont redoublé la frontière des côtes européennes de façon à enraciner la carte de lEmpire germanique dans le sol des pays nouvellement conquis. Mais leur fonction défensive et leur attachement à la terre impliquaient déjà la défaite du IIIe Reich selon lauteur : " les bunkers (
) sont dès lorigine des monuments funéraire du rêve allemand "(12), écrit-il.
Tournée en noir et blanc, la chronique de Christian Merlhiot aborde lemprise de la mort sur ces constructions et donne aux espaces géopolitiques la dimension dun document de lhémorragie de lHistoire, impossible à arrêter. Son périple commence au stade olympique de Berlin où se déroulèrent les jeux de 1936. Larchitecture néo-classique est radiographiée par une succession de plans brefs scrutant tour à tour lentrée, les gradins, la vasque de la flamme ou les sculptures idéalisées des athlètes. Ces signes monumentaux du mythe totalitaire sont associés à des passants qui, pour un moment, suspendent leur activité. Ce sont des témoins anonymes confrontés à la conservation des vestiges de lAllemagne hitlérienne. Dans leur diversité, ils représentent la singularité quelconque de nos sociétés contemporaines, qui interroge lillusion de la renaissance de lAntiquité Grecque. Toutes ces personnes ne disent quune chose : les temps anciens ne peuvent jamais être restaurés.
Sur la côte française de lAtlantique, les bunkers attestent de la même idée. Ils précisent dailleurs avec une cruelle ironie que le IIIe Reich na pas seulement réalisé des constructions monumentales en accord avec un âge dor halluciné. Le pouvoir dictatorial a su avoir recours pour sa protection aux formes les plus abstraites et les plus géométriques : " une des caractéristiques essentielles du bunker, remarque Paul Virilio, cest quil sagit dune des rares architectures monolithes modernes. Alors que la plupart des bâtiments sont enracinés dans le terrain par leur fondation, pour la casemate, celle-ci nexiste pas, le centre de gravité en tient lieu "(13). Ce modernisme radical des bunkers, dont le schéma structurel fut imposé par leur fonction, ne décrit plus une foi dans le progrès mais expose à linverse son abandon. À loccasion de longues randonnées évoquées par la bande-son, les nombreux exemples filmés soulignent cette désagrégation. Les bruits de pas rythment le montage alors que les fortifications deviennent des personnages. Ces derniers déploient leurs cicatrices dues aux combats et leurs blessures engendrées par la succession des saisons. Les gros plans mitraillent les façades meurtries et relèvent les traces de ce vécu. Finalement, les sentinelles casquées ont déposé les armes pour recevoir le statut de souvenirs archéologiques. Le vent et la mer ont même participé à la décrépitude des blocs de béton qui se sont intégrés dans le paysage du littoral jusquà ressembler parfois à des épaves échouées sur le sable. Toutefois, il ne faudrait pas croire que leur aspect est dû exclusivement aux ravages du temps. Comme le stipule Virilio, " le bunker, pour se camoufler, tend à sindifférencier des formes géologiques dont la géométrie résulte de forces et de conditions qui, depuis les millénaires, les ont modelées. La forme du bunker anticipe cette érosion par la suppression de toute excroissance superflue ; le bunker suse et se polit prématurément pour éviter tout impact ; il se love dans le continu du paysage et disparaît de notre perception, habitués que nous sommes des repères et des ponctuations "(14). Ainsi, le monolithe porte en lui-même sa suppression : il senterre face à la mer pour mieux répondre à son rôle et annule son existence.
Aux promenades le long de la côte, Merlhiot associe des travellings en voiture qui parcourent les quartiers du Havre reconstruits dans laprès-guerre. Cette architecture servit de modèle à un urbanisme rationnel durant la croissance active des années soixante. Elle fut le symbole dune technique de construction moderne, capable de répondre aux besoins des habitations de la société française en pleine expansion. Dans cette séquence, un malaise se répand car la musique dramatise ce renouveau : elle souligne que les refondations se sont faites sur un trou béant et que les bunkers correspondent à sa résurgence, tel un passé éparpillé qui nen finirait pas de mourir. À travers chaque parcelle de mortier abîmée, la perte se veut toujours un peu plus impossible à esquiver. Et à la suite des constructions militaires, une même absence suinte de larchitecture balnéaire, rencontrée durant ce périple. Les façades des appartements et des maisons, dont les fenêtres sont le plus souvent fermées, semblent sans vie. Elles présentent un espace inerte où simprime le manque. Les portraits des quelques habitants rencontrés, toujours vus de face et dans lattente, captent cette dépossession due à létendue des heures et des jours. Leur modeste présence désigne un monde contemporain sans transcendance. Il ne reste donc quà arracher des moments à la durée dans laquelle toutes les choses seffritent. Limage est un résidu, une ruine, dont le noir et blanc nest pas lindication dun retour au passé mais un voile qui se dépose sur le présent, une conscience aiguë de léphémère propre à chaque instant.
Ce nest pas un hasard si Christian Merlhiot a choisi lappellation du journal : il sagit souvent dun écrit intime où sont portées des notes sur les moments qui se sont écoulés et dont on ne sest pas encore détachés. Façon de prendre du recul par rapport aux formes collectives de la mémoire et à lhypothétique postérité. Le journal du cinéaste est une résistance contre ces formes utilisées par la communauté pour se rassurer. Il est la juste formulation de ce qui disparaît dans le cours des choses. Le retour final à lAntiquité par lintermédiaire du Colisée ne doit pas tromper : la jeunesse de la civilisation occidentale est aux antipodes des premières images du film. Rome nest pas une puissance prestigieuse à retrouver mais un moment dont la fulgurance ne pouvait perdurer. Par conséquent, le regard vide des faces de marbre ne renvoie à aucune glorieuse permanence mais appelle le travail de deuil comme une nécessité.
En complément aux films très structurés comme Les semeurs de peste, Autour de Bérénice et Le voyage au Japon, Christian Merlhiot propose parfois des uvres de forme plus libre, à limage de son Journal romain (1996) qui vient se greffer telle une excroissance sur le procès milanais. Enregistré à partir dune caméra à remontée mécanique, le récit de son année italienne commence par le défilement des pensionnaires de la Villa Médicis dont les portraits furent commandés par lInstitution. Les siècles passent à grande vitesse, accompagnés par le bruit dun train qui emmène le spectateur dans la multiplicité des expressions de lindividualité. Ainsi, Merlhiot inverse le principe du journal, cet exercice éminemment subjectif et privé. À travers ce trajet initial, il se libère de sa personnalité. Sa première apparition est significative puisquelle a lieu au sein dun groupe : lartiste nest plus la figure par excellence de loriginalité mais un être placé dans un réseau daffinités. Lun de ses amis se retrouve dailleurs devant sa caméra et retourne lil mécanique en le photographiant. Ces clichés, en noir et blanc, sont par la suite accrochés sur un panneau que le réalisateur filme à nouveau. Cette reprise successive des images suggère que la transposition invite à léchange, et quà travers elle, le cinéaste filtre son existence. Le Journal romain ne se conjugue donc pas à la première personne du singulier. Le moi est énoncé par ceux qui lentourent, sans que soit envisagée une expression naturelle dépourvue de médiation. Cest pourquoi Christian Merlhiot se place régulièrement dans le hors champ : il ne donne pas prise à limage de soi mais rend au regard de lautre sa légitimité. En labsence de son, les conversations deviennent une occasion de filmer les multiples visages de cette amitié.
Il ne sagit pas de raconter le séjour pour se le réapproprier mais de projeter des impressions qui tracent la fugacité des bonheurs non contrariés. La courte scène du pique-nique sur la plage en est lacmé : en quelques plans, ce déjeuner paisible est évoqué sans être restitué car le plaisir est une onde mouvante qui ne peut être répétée. Les images ont donc toujours un léger goût de cendre dans la mesure où chaque photogramme suppose lanéantissement de ces moments. Elles ne contrarient pas la fuite du temps mais la rendent sensible, à limage de la cire anatomique de la Specola florentine. Ce visage décharné est intégré dans le film alors que Nanni Moretti se souvient de la mort de Pasolini. Il révèle avec brutalité la précarité de lexistence. Sans aucun pathos pourtant, Christian Merlhiot dégage le fil ténu de la vie et lui rend sa préciosité à travers le périssable. Et lorsquil retourne sur le tournage des Semeurs de peste, on perçoit comment la désinvolture du montage répond au découpage acéré du procès. Le Journal romain offre un cinéma en villégiature, autrement dit un cinéma transposé au cur dun mouvement existentiel plus ample quil ne peut prélever dans son intégralité.
De même, le Voyage au Japon présente une seconde partie constituée de huit plans-séquences qui en donnent une version différente. Chaque image est une sorte de haïku visuel dont la simplicité marque une attention aiguë pour la vacuité. Que ce soit la vue du ciel par le hublot dun avion, les lumières dun arbre de noël dans une pièce déserte, ou une salle de spectacle sans représentation, lenregistrement ne se justifie à travers aucun acte ou aucune intention. Il ne connaît pas de résolution. Ces moments en creux, débarrassés du diktat du sens, se développent comme des opportunités. Ils laissent limage vacante de façon à ce que le spectateur en saisisse la virtualité. Rien nest contraint et le cinéaste séclipse pour que la scène diffuse son ambiance, notamment grâce à la bande-son. Celle-ci se compose de chansons occidentales qui font pendant aux textes lus par les japonais dans la première partie. Ces musiques amortissent les tensions contenues et les blocages réprimés par les étudiants dans leur application à déchiffrer des écrits qui restent obscurs à leurs yeux. Elles forment des balises, des points de repères auxquels il est possible de se raccrocher. Ainsi, le Voyage au Japon se nourrit de termes qui sont complémentaires dans leur opposition. Si les aspérités de la langue contredisent le flux uniforme de la musique, leur association participe à la définition dun espace entre le monde physique et labstraction.
Cet entre-deux peut prendre les allures dune faille, comme dans Kyoto mon amour (2001). Dès le premier plan du soleil couchant, se profile India Song (1974) de Marguerite Duras, dont la musique écrite par Carlos dAlessio est reprise comme un leitmotiv lancinant. Mais au-delà de cette citation explicite, la figure de lécrivain se fait sentir au sein du registre visuel que travestissent encore les mots. Un texte vient sous-titrer les perceptions du narrateur : ce sont des pensées aux accents autobiographiques qui se donnent avec délicatesse puisquelles occupent cette dimension où la voix se retire. Dans le blanc de la langue, les réflexions de Christian Merlhiot se succèdent de manière désordonnée sans parvenir à trouver un lieu daccueil. Elles sont la marque dune désorientation qui sobserve également à travers le télescopage entre le désert marocain et la cité de Kyoto. Son esprit agité est incapable doccuper les lieux traversés car chaque site renvoie à une distance que lamour ne peut supporter. En fait, les phrases sadressent à un interlocuteur : elles forment la trame de lettres envoyées à son compagnon à un moment où la passion semble sépuiser. Lerrance solitaire du réalisateur devient alors un vertige quand seul le toucher vaudrait peut-être encore la peine dexister.
Dans lenchaînement des plans, les choses sont dépossédées de leur substance : la Japonaise en robe dapparat ou le feu routier, le spectacle traditionnel et la plage dorée, sont associés à travers une couleur rouge qui est privée de sa symbolique sentimentale. Ce sont des motifs sans frémissement qui montrent que limage nest pas fétichisée. La représentation est ici une faiblesse, une lacune, une impossibilité. " Je naime pas ce lieu, ni cette lumière, ni ce coucher de soleil, ni ce silence " note Merlhiot à la tombée de la nuit sur les dunes de sable. Les mots se rebellent contre ce paysage, indifférent à sa douleur, avant de donner libre cours au fantasme dune étreinte dautant plus ardente quil lui est impossible doutrager physiquement le sexe convoité. Il faudrait pouvoir empoigner le membre, cest-à-dire sassurer de son être-là. Mais la séquence précise que lincantation nest pas suffisante pour le ramener à soi. Limage accompagne donc la césure de lindividu. Elle ne vient pas résorber son incomplétude ou promettre une hypothétique harmonie. En fait, à travers la transposition, elle conserve toujours un caractère indiciel : " ce nest pas une pensée, conclut le réalisateur à la fin de son périple, cest une empreinte que notre histoire a laissée dans mon corps et sur laquelle je nai aucune prise ". Comme un écho à cette dernière phrase, son cinéma développe une poétique de la trace. Il se pense en dehors de toute présence même sil incise le monde concret.
Dire et voir ne peuvent être vécus dans la simultanéité. Telle est la leçon de la transposition qui est à cet égard une théorie de lécart. Dans les films de Christian Merlhiot, le continuel faux raccord entre la parole et le regard précise que le réel ne peut être parfaitement suturé : aucune synthèse nest à envisager au cur de nos sociétés contemporaines fragmentées. Les représentations glissent à la bordure dun rien sur lequel se dessine un espace éclaté. La transposition répond à ce néant en se focalisant sur la coupure perceptible entre chaque chose. Autant ajouter que le cinéma de Merlhiot nest pas un cinéma de la plénitude. Le vide y est au contraire souverain. Il entaille la vision et déchire la conformité des images avec les mots. Celles-ci contestent souvent le langage dans sa constance et invitent à le concevoir comme une masse changeante, un flux qui enveloppe les objets pour les brouiller et non les préciser.
La Chronique des Love-Hôtels au Japon (2003) est une proposition de film inabouti dont le tournage se veut avant tout le refus du contrôle et la mise en danger. Cette fois, le cinéaste a pris pour prétexte les repérages dun documentaire sur les chambres damour qui ont proliféré sur le territoire japonais et que le photographe Kyoichi Tsuzuki a recensées. Ces espaces sont des lieux de plaisir conçus aussi bien pour les couples légitimes que pour les amants de passage. La jouissance y est surdéterminée puisque chaque meuble, chaque objet, participe à la mise en scène du désir et invite sous une thématique à la volupté. En labsence de fenêtres, ces décors, à la fois kitsch et sophistiqués, créent des bulles fantasques où le sexe devient un signe exacerbé. Au cur de ces cocons, Christian Merlhiot a cherché à introduire une tension érotique en renonçant à lobjectivité journalistique pour interroger sa relation avec son ami : " je sais quil na pas de place dans le film. Je sais quil ny a pas de film sans lui " observe-t-il. Cette contradiction réinvestit les chambres dune certaine difficulté. Lamour nest pas seulement une chose aisée, douce et accessible, comme le suggèrent les chambres à lenrobage sucré. Elle connaît une part heureuse de négativité que lenvironnement climatisé de ces satellites (propulsant la libido en orbite) paraît dénier.
Luvre se présente donc comme un reportage de lintime initié par une incertitude et non un fait. Cest cette question propre au désir qui crée le besoin de filmer, sans savoir pour autant où aller, puisque seul litinéraire des love-hôtels a été balisé. Les deux portemanteaux côte à côte qui ouvrent le récit offrent limage dun couple à lexacte réciprocité. Mais dès le début, la voix-off met en crise ce symbole en faisant part de la réticence de son compagnon à légard du projet. Christian Merlhiot énonce lui-même le texte : il effleure avec une discrétion de ton ce qui relève à la fois de lexcitation et de la déception dune telle situation. Ses commentaires envisagent les soubresauts de leurs rapports de manière à ce que la caméra sattarde avant tout sur la découverte des chambres ludiques. Cependant, le film se déplace progressivement du contexte privé vers lespace public dans la mesure où lobtention de la clé des délices est particulièrement délicate lorsque le sexe prend les traits de lhomosexualité. Le monde social et ses convenances font retour dans la fiction personnelle que le réalisateur souhaitait voir ségarer.
Lapparent hédonisme des love-hôtels nest pas accessible à tous les couples, ce qui suppose que laffichage du sexe au sein des villes japonaises cache une acceptation policée et réglée. Dans le hall de ces architectures dédiées au plaisir, là où la langue de lautre continue à faire barrière, lincompréhension ramène les gestes de rejet à une violence cadrée mais sans ambiguïté. La complicité entre les deux hommes prend alors un relief spécifique face à cette adversité. Les chambres propices à la séduction, si ce nest à la manipulation des sentiments, deviennent le théâtre dune connivence amoureuse qui passe dans le hors-champ. À ce titre, la chronique de Christian Merlhiot nest pas lexpression crue et militante dune préférence sexuelle assumée comme une identité. Son exhibitionnisme pudique présente plutôt une réserve étrangère à la définition trop décidée de lexpérience sensible du désir.
Il serait alors inutile de conclure sur la transposition. Celle-ci travaille à partir doscillations qui brisent la linéarité du discours, transporté dans un mouvement sans début, ni fin. Elle engage une mobilité inattendue, une sorte de vibration, qui naît du frottement des choses lorsque celles-ci sont à la fois proches et lointaines, sacceptent et résistent. La transposition déborde en fait leur nature et les classifications quelle induit. Elle suppose un dialogue où limage et le langage perdent leur "en soi" pour un état de transition. Ainsi, le texte naura fait ici que prolonger cette condition de linterprétation. Il est lui-même lexposition de la marge : écrire sur le (à côté du) cinéma de Christian Merlhiot consiste en effet à éclaircir ses films tout autant quà en troubler les contours. Lécriture laisse advenir un tremblement du sens qui ne permet plus de lire avec évidence la ligne où les uvres peuvent être arrêtées. La transposition porte donc à la limite de lobjet, là où lintérieur et lextérieur sont renversés. Cest à cette extrémité que le cinéma de Merlhiot sest projeté. La meilleure définition qui puisse alors en être donnée est oblique et fuit léquivalence stricte. Elle est extraite encore une fois de lespace littéraire : " ce qui se dérobe sans que rien soit caché, ce qui saffirme mais reste inexprimé, ce qui est là et oublié "(15).
La transposition est un art du décloisonnement qui travaille la structure sémiologique du réel mais préfère à son habituel bavardage un dépouillement aigu et tranchant.
1. Marguerite Duras. Le navire Night Césarée Les mains négatives Aurélia Steiner Aurélia Steiner Aurélia Steiner. Paris : Mercure de France, 1979, pp. 10-11.
2. Ibid., p. 15.
3. Ibidem.
4. Ibid., p. 16.
5. Georges Didi-Huberman. Mémorandum de la peste (Le fléau dimaginer). Paris : Christian Bourgois Éditeur, 1983, p. 31.
6. Ibid., p. 141.
7. Je souligne. Roland Barthes. " Lempire des signes ". Oeuvres complètes. Tome III. 1968-1971. Paris : Éditions du Seuil, 2002 (1994), pp. 352, 354.
8. De son séjour au Japon, Barthes écrivait : " je vis dans linterstice, débarrassé de tout sens plein ". Ibid., p. 355.
9. Roland Barthes. " Sur Racine ". Oeuvres complètes. Tome II. 1962 1967. Paris : Les Éditions du Seuil, 2002 (1994), p. 105.
10. Ibid., p. 170.
11. Paul Virilio. Bunker Archéologie. Paris : Les Éditions du Demi-Cercle, 1991 (1975), pp. 11-12.
12. Ibid., p. 29.
13. Ibid., p. 37.
14. Ibid., p. 44.
15. Maurice Blanchot. Lattente loubli. Paris : Éditions Gallimard, 1962, p. 63.
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