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La question du sol À propos dHistoire-Géographie Cest ainsi dès le premier plan filmé en extérieur dHistoire, de Russie, plus tard repris au cours de Géographie, de France. La frontière entre les deux films, celui de Pierre Léon et celui de Mathieu Riboulet, nest pas un mur ni un fleuve infranchissables. Cest une ligne en pointillés, hachée de portes battantes et de passages secrets, qui les réunit plutôt quelle ne les sépare. Dun pas et dune pensée allègres, le spectateur passe aisément cette voie tracée au sol et observée, telle quelle extrait de deux êtres (de Russie et de France) ce que partagent leurs consciences, en quoi elles divergent et sont des intruses familières à lautre. La voix off qui « parle » les deux films en une seule langue est celle dun lecteur. Quand Mathieu Riboulet cesse de lire off, Pierre léon lit dans le champ. Ce premier plan filmé dehors montre en effet des pas. La marche, à force dêtre filmée, un pas devant lautre, il faut y consacrer un peu de temps comme pour chaque geste, acquiert ou construit un mouvement curieusement vertical, une élévation. Peut-être le marcheur grimpe-t-il ? Peut-être est-ce une illusion doptique ? Leffet est là : les pieds chaussés qui avancent dans lherbe mêlée de foin de la campagne française, ses propres pas vus de ses propres yeux figurent le voyage autobiographique, powysien, solitaire, têtu et rituel, celui de létranger qui, éduqué, sapproprie, en son exil, mieux que quiconque les vues et les trajets. Dabord en écrivant. Et cest comme ça que commence le film. Il ny a pas de plans qui ouvrent lespace ou le paysage, les souvenirs de la ville sont strictement associés à la pierre comme sils butaient contre ce mystère-là, celui dune nature murée, jamais atteinte, enfouie, celui dune terre recouverte. Le sillage manifeste, le monde dhier et daujourdhui, laissé au sol de cette terre natale, pays de tous les Russes, est vertical et enfoncé au profond : « À force de se pencher sur son passé, la Russie finit par sabîmer. » Histoire filme le passage de lécrit à limprimé. Le film commence comme un journal intime cadrant la page sur la table, le stylo à la main qui écrit ce que prononce la voix off. Puis les images simpriment, du proche (les pas dans lespace ouvert de la campagne, de lautre côté de la fenêtre) au lointain (lenfance russe), dautres voix simposent, celles des chanteurs, de Pola Negri par exemple, mais également celle de Pierre Léon qui lit Prométhée déchaîné de Shelley comme une découverte du texte imprimé, celui-là écrit en Italie un siècle et demi avant sa naissance. Cette lecture lui donne en un point la reconnaissance dune vision ensemble du lointain et du proche. Histoire filme un moment crucial, « un renoncement à accomplir comme un deuil » qui est aussi celui du déplacement de lécriture vers la lecture, des images vers les plans. Pierre Léon et Mathieu Riboulet ne filment pas les choses pour les montrer ni pour en démontrer lexistence. Mais aux choses quils découpent ils donnent une vie autre ; aux choses un visage, une expression. Leur film a lallure dun manifeste. Il en a la fermeté et lengagement, même sil nuse pas de la forme convenue de la proclamation, même sil chuchote plutôt quil ne crie. Que murmure-t-il ? Voilà ce que jy ai entendu et vu : pour quil y ait des plans de cinéma, il faut que les images et les sons proviennent dun sol commun, à la fois histoire et géographie, dune composition préexistante structurée décrits, de partitions musicales, de vues dhier et daujourdhui, de chansons, et qui se confronte au temps présent, lumineux, fragmenté, paysages, lectures nouvelles, contours réinventés et donné presque comme éternel en des plans inoubliables sur la campagne. Dans Géographie, de France, la campagne française, déserte mais travaillée par petits endroits, non pas les villes ni Paris, figure le « cadre fourni par la nature à lHistoire ». À lombre chinoise dune silhouette en contre-jour qui joue de la guitare et chante une musique que lon nentend pas car elle est (d) ailleurs, au premier plan dHistoire succède, avec le début de Géographie, limage envahissante du champ. « Être de France est une question de sol, pas dhématologie. » Pour que les plans de cinéma existent, il faut quil y ait un (des) champ(s), le lien entre le cinéma et la géographie dit Mathieu Riboulet, qui par ailleurs dit tout le film, en ses deux parties (il en est, je le répète, la voix off). Jajouterai à cela que le champ associe le cinéma à la réflexion (à la projection), à lécho et à sa chambre. Même sil ne le dit pas, Mathieu Riboulet le filme. Dentrée de jeu, ce qui se réfléchit. En témoigne ce plan fixe dune image renversée comme les figurines des cartes à jouer, où lon voit les reflets dun petit arbre entouré de hautes herbes dans leau lisse et plane dun étang ou dune flaque. Avec la netteté minérale dun paysage qui se découpe dans une chambre noire. La réflexion permet quun élément, lair oxygéné qui entoure les arbres, pénètre un autre élément, leau qui sert de miroir à ce que le vent transporte, à la lumière du ciel, à ce que lair stabilise. Ce qui se réfléchit souvre et produit un double. Cela divise aussi, rendant paradoxalement la frontière entre les choses plus impeccable tandis quelles sinterpénètrent. Cette idée de délimitation est constamment à luvre dans Géographie, illustrée, par exemple et entre autres, par ces vues aériennes du Finistère, de lembouchure de la Garonne. Ces images ultra-plongeantes montrent avec la précision du trait des dessins sur les médailles (le mot est prononcé : « médaillé », bien adapté, son revers serait ici ce qui échappe aux frontières, le glissement, la pénétration) des images du profil de la France, là où son sol saffaisse, brutalement recouvert et transformé par locéan. Semblable en cela à celui dune personne, silhouette et visage qui sarrêtent physiquement, géologiquement, à ses angles, à ses courbes, à ses contours. Mais là où se fige le dessin de la personne, derrière son dos, commence larrière-pays dont les limites, modelées par les alentours, ne sont pas si simples à poser. Le pays est inachevé et ses marques, traces de lui-même, traversent les frontières de lEst. Plus une plaque quun plan (encore un mot qui lie la géographie au cinéma), cette plongée, vue du ciel, jette un trouble : on ne sy repère pas, on reconnaît à la fois trop et pas assez car ce dessin si net du pays, malgré les mots et les paroles, est inhumain. |
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