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Le Colporteur
Matthieu Orléan
Il est des metteurs en scène dont on ne connaît pas le visage, tant le mouvement du cinéma les pousse à disparaître dans les limbes inatteignables du hors-champ. Il en est dautres qui aiment se glisser dans leurs films, le temps dune scène, dun clin dil, dun reflet de miroir.. Il en est certains, enfin, qui occupent le cadre, larpentent, cherchent à fixer leur image dans le flux à remous dun lieu et dune époque. Boris Lehman est de ces « faiseur de films » (filmmaker), qui fabriquent ses propres souvenirs avec et pour le cinéma. Et si lidée lui vient parfois de redevenir un enfant vierge de toute histoire (enfilant son bonnet de bain, il joue à usurper la place du petit-fils de son amie A comme Adrienne), il ne faut prêter à Lehman aucune naïveté mal placée. Il sait que le cinéma sculpte la vie, organise le quotidien, transforme le précaire en récit immortel. Il sait que la mécanique spirituelle de la caméra a pour vocation ontologique de faire de la fiction, et que le prédicat consistant à croire quil est possible de se contenter denregistrer « ce quil a devant ses yeux » est un leurre. Lartifice sinstalle. Des dispositifs aussi : Lehman nu serré par des bandelettes de pellicule (le devenir égyptien du cinéma dont parlait déjà Bazin), mangeant des bouts de photos servies dans une assiette, ou projetant des bouts de films sur son corps nu-écran. Ce dernier dispositif vire alors au happening flamboyant. Limage projetée ploie sous les flammes, laissant croire, par un jeu de surimpression, à la désagrégation du « faiseur de films ». Pourtant, même cerné de longues traînées brûlantes, son visage reste intact. Lehman illusionniste, met en scène sa (fausse) destruction, convaincu que le cinéma lui donnera léternité, et le protégera des déflagrations du monde. Son uvre est une bulle permettant la survivance de motifs affectifs (photo, emblème, cheveu, ride), et empêchant labsence et le manque de sinstaller. Ce que Lehman colporte sur les routes européennes, américaines ou mexicaines, cest la croyance dans un éternel recommencement des images : éternellement filmées, éternellement montrées, éternellement rencontrées.
Ces images compilées en films, unis par des chaînes invisibles, construisent in fine une sorte de Filmers Digest hétérogène. Un plan en attire un autre, comme la mise bout à bout de perles organiques, que viennent scander des leitmotivs, intertitres ou visage de Lehman dans son bain moussant, revisitation de lantique Diogène dans son tonneau. La figure du regardé et du regardeur se confondent à tel point que le spectateur finit lui-même par « se lehmaniser ». Vampirisme ? Schizophrénie ? Ces jeux de miroir quexaspèrent les revirements de caméra (braquée à lendroit, à lenvers, sans que lon sache si le sujet est dans le clap off, le visage en gros plan, ou les images latentes du passé perdu il tient dans la coexistence des trois), créent un chamboulement de lordre habituellement établi par la doxa cinématographique, visant à installer Lehman dans une intimité particulière avec ceux que son cinéma regarde et ceux qui regardent son cinéma. Ainsi, interviewe-t-il dans Mes entretiens filmés aussi bien son chef opérateur, son monteur, quun directeur de cinémathèque, un critique de cinéma, ou un spectateur de ses films (peut-être serez-vous le suivant ?). Tous sont sa famille de substitution. Lehman sen approche, sen détache, se filme avec eux ou pas, en extérieur ou pas, selon les aléas de ses itinéraires. Il montre brièvement leur quotidien, avant de les rendre captifs de ses interrogations incessantes, qui viennent traquer, dans les expressions du visage ou les modulations de la voix, le symptôme dune vérité. Jusquà venir sinterroger lui-même. Qui « lui-même » ? Quel masque pour quelle autobiographie décalée ? Le comédien qui interprète, le personnage keatonesque, le « faiseur de films », le juif errant ? La colombe (« dove » en anglais) ou lours (« dov » en hébreu) ? Le contemplateur de la ruine qui fragmente ou de linfini qui sinstalle ?
Entre apparition et disparition, ici et ailleurs, Lehman joue avec le temps, à la fois son allié et son ennemi. Après avoir évoqué, à Porto, avec ses amis Saguenail et Corbe, lidée dun temps mythique, il samuse, dans lentretien suivant (Mes entretiens filmés, deuxième partie), à tapoter le petit sablier quutilise la psychanalyste Rachel Fajersztajn pour cuire ses ufs. Lehman apprivoise le temps selon des angles dattaque différents, et réactive son objet dun bord à lautre de la mosaïque filmique. Lironie succède à la poésie, la blague à lessai, sans perdre de vue lidée centrale : une scène filmée est une image du filmage. Lespace est une image du temps, le voyage une image de lanamnèse. Toutes les villes visitées, filmées comme une suite de cabinets privés, de bureaux, dateliers se ressemblent toutes, et ne donnent plus à penser un réel déplacement géographique. Doù cette impression de surplace : la vraie progression se fait avec le film qui sécoule, et jamais par ses itérations qui lamènent de Moscou à Paris en passant par Cologne, Dunkerque, ou Porto. Dans ses derniers opus, Lehman épuise les lieux au point dannuler toute dynamique spatiale : les cartes postales remplacent les travellings urbains, les récits remplacent les voyages. Lenvironnement devient progressivement atopique. La deuxième partie de A comme Adrienne nous fait alors pénétrer en Iran par le seul jeu des sons (intonations mélodieuses, musiques sacrées, citations persanes), et du temps en puissance qui les habite. En somme, le mouvement sest intériorisé, et concerne exclusivement le passage des figures (humaines ou pas) dans le temps du film.
Erreur serait de voir en Lehman un obsédé du passé. Son cinéma sest vidé de toute nostalgie, même quand il va sur la tombe de ses parents ou quand il affirme : « Il y a des lieux dont je me souviendrai toute ma vie ». Sa mise en scène travaille la frontalité, pas la résurgence incertaine et vaporeuse de souvenirs virant à lonirisme. Méthodique, son expérience du monde est celle dun encyclopédiste, plus intéressé par la reproduction et lorganisation du réel que par le magnétisme des fantômes qui nous entourent (dans tel lieu, dans telle photo). Doù son intérêt pour les mécaniques et les mécaniciens : optométriste, photographe, réparateur... Pour autant, cette « frontalité », ce « pragmatisme » mène Lehman à une énergie vitale transcendantale. Un au-delà qui na rien de religieux (même si Robert Kramer et Stephen Dowskin samusent à le comparer à un rabbin, dans Mes entretiens filmés, deuxième partie) : au contraire, un au-delà de la pensée (une philosophie en image), un au-delà de laffect (un amour absolu, avec laltérité comme seul horizon). Ses films observent le monde, avec cette croyance que le réel délivrera à celui qui le regarde, puis le capte, une énergie capable de braver la finitude qui le menace. Avec Lehman, on oscille donc, aussi étrange que cela puisse paraître, entre le rationalisme le plus forcené et lanimisme le plus dévot, sans transiter par aucune figure tutélaire. Ses visiteurs sont tout entier avec lui dans limmanence de la discussion, préliminaire suprême à la réconciliation avec lunivers, qui reste, par essence, une figure du chaos. Dailleurs le « faiseur de film » ne parlera, il lavoue, que de bonheur, jamais de malheur. « Rien que le bonheur léger de lamateur insouciant ». Pas de nazis, dhôpitaux, de Cuba, de Moscou, dIsraël. Un champ restreint (Bruxelles, des quais de gare presque vides, des troncs darbres entraperçus, des lieux intimes disséminés dans quelques grandes capitales) lui permet dexpérimenter toutes les aventures, sans parabole, et sans cascadeurs. « Mes acteurs sont dans mon carnet dadresse», dit-il, en nous montrant ses notes et ses griffonnages. Lécriture est, avec la discussion, une technique de travail pour lethnographe athée, portant en lui le désir de donner au temps et à limage mouvante une stabilité. Peu à peu, Lehman ne fait alors plus que des plans fixes, mais des plans fixes qui nont jamais été aussi (é)mouvants.
De là, son goût pour les rituels du familier, ceux que chacun crée avec discrétion dans lespace clos de son habitat. Il ne sagit pas là dune gestuelle symbolique. Juste du comment vernaculaire des choses. Ainsi Adrienne mettant la table ou lavant le riz, Ulrich Gregor devant lécran de son ordinateur, Claudia von Aleman postée devant une photo grand format représentant sa fille. Le familier de Lehman, lui, a quelque chose de démesuré. Derrière le puzzle morcelé de sa vie, se cache une figure géante, celle dune uvre « babelienne », englobant toutes les strates de lexistence. Cette uvre est à la fois sa raison (comme on dirait un film raisonné on le dit bien pour un catalogue), et sa folie. Lehman, dans une sorte de discours sauvage dont on ne saurait jauger le degré de parodie, dit que « personne ne lécoute, ne lentend, alors quil dit des choses importantes ». Son délire de persécution le conduit à voir dans sa caméra sa « camisole de force ». Alors, héros luttant pour sa liberté ou burlesque jouant avec les mots ? Nul doute en tout cas, que Lehman joue avec les images, injecte des redites, échos, coïncidences bizarres. Dun plan (en couleurs) dune femme nue dans une baignoire, on glisse vers une photographie (en noir et blanc) dune femme nue dans un ruisseau (Histoire de ma vie racontée par mes photographies). Cette photographie bouge, emportée par un coup de vent miraculeux : cest un de ces dispositifs où Lehman donne de la vie à ces choses que le néophyte voit inanimées, mais qui sont pour lui une « seconde peau », une trame dont le pouls peut devenir tempête. Au cinéma, le vent souffle où il veut, et des correspondances se soulèvent, sexaspèrent, telles des vagues menaçantes. Il y a dans Babel (son film fleuve de 1991) quelque chose de lAtlantide : un royaume souterrain (intérieur), englouti (passé et restitué sur lécran), vaste (terrain de rencontres multiples et connexes), majestueux et détruit (riche et sans argent).
Lehman est un autarcique, ayant organisé son système-cinéma en lonesome cow-boy. Dailleurs, pour voir son travail, il suffit dappeler le « faiseur de films » à Bruxelles, ou de le happer dans la rue (tous les bruxellois vous le diront, il est léternel rencontré), pour organiser chez vous un home cinema sans effusion high-tech. Vous louez un projecteur, et Lehman se déplace pour vous montrer son uvre et venir à votre rencontre. De ce « cinéma en chambre », ressort une impression mêlée de complot rivettien et de précarité. Arrachés au néant, ses films vibrent davoir su trouver de la lumière, davoir su persévérer dans un contexte accidenté et escarpé, voire même hostile vs. le cinéma de masse, le cinéma de consommation, le cinéma des multiplexes. Chaque plan dure longtemps, hésite à se terminer parce quil est peut-être le dernier quon saura filmer (la menace, proférée par Lehman lui-même, de ne plus tourner de films hante son cinéma). Le spectateur sinstalle dans cette urgence qui rend finalement possible la restitution dun présent et dune présence, lartisanat ayant réussi à soustraire son cinéma à la tentation des apparences clinquantes du romanesque. Et cest humblement que Lehman nous donne à contempler une victoire. Une victoire improvisée et nomade qui naura gagné aucun territoire ni aucun trophée. Mais qui aura reconduit le désir frétillant de faire de la métaphysique en images et en sons, dans ce labyrinthe de courses, de surgissements et dutopies (le Film Idéal comme une Cité Radieuse). Linventaire devient une archéologie amoureuse, à la recherche dindices, ayant précipité le temps, dinstantanés ordinaires et extraordinaires, qui le ballottent entre son envie scientifique darchiver et son envie dincarnations plastiques fortes et de métaphores visuelles, jusquà imaginer faire lamour à la peloche ! Lehman a sauvegardé ce que dautres ont besoin de la mystique pour sauver : le Tout dune dérive passionnée où les digressions des autres sont la fiction de votre propre réconciliation avec le réel.
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