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Exténuer limage Delphine Kreuter ne joue aucune demi-mesure : quelle filme, photographie ou écrive, elle a des hyperboles sur les lèvres ; un désir permanent dêtre en mouvement, une nécessité compulsive de travailler. « Exténuer » : bizarrement, cela vient du mot latin qui signifie léger. Amincir les choses, jusquà ce quelles perdent toute lourdeur ; jusquà ce que tout soit ténu, cest-à-dire, quasiment, invisible. Muni de ce mot clef, que la jeune artiste fournit à chaque détour de la conversation, on comprend mieux pourquoi ce qui est présent, dans ses films, se révèle rarement demblée. Ne se dévoile pas comme évidence, échappe aux récits de surface, pour se réfugier dans les creux que ses images simposent, dans les failles quelles ne craignent pas daffronter. Dans les trous noirs quelles suggèrent. Leurs pores. Elle « morcelle, morcelle, morcelle » : voilà sa méthode. Dès quelle a une image sous la main, elle la découpe, baladant sur elle le cadre de ses mains ; allant jusquau fragment infime. Elle appelle cela « rendre la parole aux choses » : une exploration du réel et de ses objets inspirée par Francis Ponge, poète des Choses et parrain surprenant. « Découper, découper, découper
Ce truc douverture, cette découverte, je lai faite avec la photographie ». Peu à peu, son regard est passé du détail (quelque chose dentier, un en-soi), au fragment ; au corps morcelé, dont labsolu séchappe en hors-champ. Mais toujours, chaque bribe attend lautre, comme des mots dans une phrase. Sexténuer
Un de ses films le porte presque en titre : Drain, pour « Drain Away », sépuiser. Une variation urbaine, où des corps solitaires évoluent en montages alternés, dans un récit qui semballe en tournant à vide. Elle a conçu le montage de ce film « comme une sculpture : tu coupes dans une masse, et jadore ce désir de perfection du sculpteur qui coupe tellement quà la fin, il ny a plus rien. Cest un peu lhistoire de ce film ; avoir ce désir de quelque chose que tu tues aussi. Cest une boucle qui reprend toujours plus vite, une spirale où se répètent les choses, jusquà ce que tout soit fini, un peu comme dans la vie, la création ». Donner image à un certain vide. Sans vertige, sans métaphysique : montrer la promesse des corps, vers le néant. Les films de Delphine Kreuter, même les plus infimes, finissent presque tous par la mort : elle arrive toujours à la débusquer quelque part. Elle tue ses personnages sans mauvaise conscience. Elle passe ses journées, en ce moment, à travailler sur des images de suicide, issues des grands films du cinéma. La mort est partout sous son regard clair, et elle en parle sans solennité. Mais cest pour lexténuer, elle aussi. Elle surtout. Transformer son ombre en insoutenable légèreté. Exténuer, comme une alchimie. Cette fascination date de lenfance, sans doute, quand elle se passait en boucle la scène de la fusillade de Bonnie and Clyde. « Après, jallais voir ma mère dans la cuisine, raconte-t-elle, et je faisais mine de mourir comme dans le film, avec tous ces soubresauts. Si bien quun jour elle ma effacé la cassette : elle avait peur que je sois traumatisée. Mais cest tellement fascinant, ces tressautements du corps. Pour moi, cela navait rien de morbide ». Et dans les quelques secondes quelle en a remontées, dans son film Bonnie, cest la vie que lon voit exploser dans le corps de Faye Dunaway. Rien de morbide, effectivement. Les sujets les plus graves, Delphine Kreuter les écarte dun rire denfant. Elle nen a pas peur : elle passe sa vie à en remonter les séquences. « En photo, jai toujours fait des séries, des décompositions dactions : fuir léternité, avec le mouvement. Rendre la liberté. Cest un rapport au corps, pris dans le temps. Toujours ce putain de temps ; la photo qui le fixe et le décompose, et le temps quon peut créer dans lespace, juste par le découpage
Cest comme une lutte contre la mort. Dans un sens, cest toujours de la survie, de travailler. Si, au fil de mon existence, jarrive à construire un monde global où vivre
Qui ne fasse pas partie du monde
Si, dans la façon que jai de ne pas arrêter la caméra, dans ce réalisme improbable où jamais rien ne marche vraiment, un système de fonctionnement apparaissait un jour, créait ses lois, alors
» Elle ne finit pas sa phrase, comme parfois. Mais on sent qualors... il y aurait quelque chose de gagné. Accepter la disparition comme un simple processus. Cest ce que propose aussi un petit film simplissime baptisé Acide. Il montre un jeu adolescent, qui na lair de rien : plonger une babiole, une culotte ou un bonbon en forme de bouche, dans un bain dacide. Et voir ce qui se passe. Au début, tout va bien : on croirait une lessive minimaliste. Puis lobjet sengloutit peu à peu, les bulles montent à la surface et mangent tout, et tout senfouit. « Je voulais raconter comment on passe dun truc intact à rien ; comment lobjet, en se détruisant, change de beauté pour en trouver une autre ». Le même genre de beauté, sans doute, quelle trouve dans les corps vieillis avec lesquels elle aime travailler : en vacillement. Exténue, ténue, comme on le dit dune frontière
Sil y en a une que Delphine Kreuter aime particulièrement explorer, cest la peau. Depuis quelle a découvert la photographie, avec ses vingt ans, elle tente de sapprocher de tous les épidermes, comme on traque un fuyard ou un timide : en sachant que la poursuite ne sachèvera jamais. Peaux fatiguées, fripées, peau dange ou de bébé, maquillées, blessées, tatouées de souvenirs atroces, déguisées, résillées, jamais idéalisées ; simplement des peaux vraies. Une pellicule, au fil de laquelle se construit un micro-théâtre de la cruauté. A cause de cette approche plutôt violente, Delphine Kreuter a souvent été qualifiée dartiste trash ; mais cest en fait une certaine élégance quelle cherche ; une pudeur paradoxale, qui ne demande ni aux mots ni aux images de tout dire : les corps se chargent de tout
Tout se porte, tout se dit en eux. Personne ne parle, dans ses films. Pas besoin : « Je naime pas trop dire, et mes personnages non plus, explique-t-elle. Ils sont là pour incarner une forme ; leur poésie ou leur psychologie, cest dans le déroulement des choses quon la trouve. Jamais dans leurs paroles. Et quand il y a des mots, ce nest jamais là que les choses importantes se disent : ils soulignent plutôt le vide. Je dis parfois quil ny a pas de regards dans mes films et mes photos. Mais cest faux. En fait, la question est ailleurs. Sil y a un sentiment, je préfère le faire passer par cette forme dun corps dans lespace, plutôt que par un regard, trop obscène. Je préfère faire parler la construction, lorganisation des vides et des pleins. Par exemple une pièce vide, avec trois personnages dans le silence, qui écrivent ce silence, ce vide, avec leurs déplacements. Un triangle qui évolue, et donne forme au néant : cest dune telle image quest né un film comme Super City Garden ». Après des débuts quelle juge elle-même « trop brutaux, frénétiques », où elle allait « coller son appareil photo au pied des gens, à leur nez, en arrivant violemment sur eux », la jeune artiste sinvente aujourdhui un vocabulaire destampe chinoise, recette contemplative pour personnage frénétique
Cest là que se révèlent ses liens avec un autre des surprenants « parrains » quelle se revendique : Jacques Tati. A priori, leurs univers sont aux antipodes lun de lautre. Celui de Delphine a les couleurs irisées, fatiguées dun être vivant, celui de Tati porte le gris métallique et lisse dun modernisme proche de son « à bout de souffle ». Si lun et lautre se retrouvent, cest dans leur art de faire valser les corps. Dans cette précision mécanique qui construit le récit à partir du mouvement des personnages. « Jai regardé Mon oncle en boucle quand jétais enfant. Jétais fascinée par les lignes de ces corps dans lespace, ces couleurs et ce son, tous ces aplatissements étranges, ces trucs faux, drôles et pas drôles en même temps ». Et, là aussi, les dialogues ne disent rien, si ce nest le vide, et labsurde. Cest aussi une trame très fragile quelle fournit à ses deux personnages de Super City Garden, tourné à Shanghaï : « On va passer une journée dans la ville, à sennuyer et à se noyer dans la profusion. Un truc vide, et dépourvu de sens. Après tout, combler le vide, cest une attitude assez proche de ma pratique artistique ». Les voilà donc dans cette ville pleine dartifices (de ciels peints, de faux Paris), « aussi vaste en-dessous quau-dessus » : plus souterraine quà lair libre. Une errance sans espoir ni désespoir, dans une cité comme un vase clos. Pas dhorizon dans les films de Delphine Kreuter. Elle, dit que cest plus facile de tourner en appartement. Et puis lhorizon, cest déjà exténué, par nature. Rien à en faire. Lhorizon na pas besoin de Delphine Kreuter. Confinement, plutôt, pour dire les désirs qui suffoquent, chez chacun de ses personnages
Petits échecs à vivre, quon retrouve dans un film comme Le notaire : cette histoire dun homme rangé « qui prend du plaisir à avoir réussi à vouloir prendre du plaisir. Ce moment où lon aurait voulu pouvoir croire à la liberté, et ce moment où elle est presque là, et peut-être y croire, cest déjà la faire exister
Cest beau, de pouvoir faire grandir son rôle, en sortir, louvrir, se dépasser, dépasser ce que lon est socialement. Mais tout ça, mes personnages ny arrivent pas. Je ne pense pas que ce soit impossible, mais peut-être est-ce simplement dy croire, qui est possible ». Sans doute est-ce pour cela quelle donne à ses personnages cette troublante identité sans âge, ces contours flous : les gamines se maquillent comme leurs mères (Le secret de mercredi), les pères traînent des ennuis adolescents (Map), les vieilles femmes sexcitent de désirs pré-pubères pour sexes indéfinis (Marthe). Rouge à lèvres débordant, bas trop courts, désirs inadéquats Un déguisement ? Tout le contraire. « Jaime cette idée de ne pas coller à son rôle : la fille serait la mère, la grand-mère le père, le chien le petit frère! Cette non-adhésion des personnages
Et jadore cette croyance que le film provoque, malgré toutes ces invraisemblances. Cest beau, cette possibilité davoir plusieurs âges, de traverser les limites : ça révèle. Cest à la fois drôle, tragique et poétique. Donner un âge flou aux gens, cest les agrandir, leur offrir de la profondeur, trouver quelque chose qui nest pas juste là ». Encore une fois, cest ainsi que sarticule son approche des êtres : plus quavec la psychologie (absente, ou opaque), un jeu avec le temps. Elle, dit stratégie de survie. |
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