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La Fragile armada
Diane Henneton
Nuit étoilée du Chiapas, la lune commande aux élans de la nature ; dans la tige des végétaux : montée de sève. De San Cristobal de Las Casas, à lextrême Sud du Mexique, les Indiens du Chiapas se redressent pour une longue marche de 3000 kilomètres à destination de Mexico pour réclamer lapplication des accords de San Andrés (1996) sur les droits et la culture des peuples indiens. Comme leurs ancêtres davant la conquête, les zapatistes marchent au rythme des phases de la lune : partis le 25 février 2001 avec la nouvelle lune, ils arriveront dans la capitale pour la pleine lune le 11 mars. Tout le long du trajet, sa face changeante éclaire comme une veilleuse les corps endormis des Indiens dans un immense dortoir à ciel ouvert.
Cette fragile armada, pour reprendre le titre du film, a déposé les armes, elle est composée de paysans, de femmes, denfants et de vieillards qui avancent pacifiquement vers Mexico avec la volonté de sortir de la lutte armée pour entrer dans le champ de la lutte politique, cest-à-dire de la parole, doù les nombreux meetings qui jalonnent les étapes de cette marche. Lesprit de Gandhi hante ses rangs. Pourtant, et ce nest pas le moindre des paradoxes que le film donne à voir : pas de banderole à son effigie tandis que le portrait de Che Guevara côtoie volontiers celui du sous-commandant Marcos. Cette marche sest fixé pour objectif dobtenir :
- Le retrait des troupes de 7 bases militaires sur les 259 que compte le Chiapas.
- La libération de 100 prisonniers zapatistes.
- Le vote de la loi sur lautonomie indienne définie par les accords de San Andrés, signés par lEZLN (Armée zapatiste de libération nationale) et le gouvernement en 1996, et qui na jamais été mise aux voix.
Cest sur ce dernier point essentiellement que le président Vicente Fox oppose une fin de non-recevoir aux zapatistes. Lenjeu est de taille : car avec lautonomie, le Chiapas obtiendrait un droit à lautogestion de son territoire et de ses ressources. Or, le plan Puebla-Panama passe par cet état, ce qui est ressenti par la communauté indienne comme une grave menace pour sa survie. Pour les zapatistes, le plan Puebla-Panama est un projet dinspiration néolibérale qui cherche à légitimer par avance un pillage des ressources locales et lexploitation dune main-duvre bon marché. Pour le président Fox, il sagit den finir avec la transmission de la pauvreté dune génération à lautre en transformant la région en un pôle de développement mondial capable de concurrencer les marchés asiatiques.
La grande justesse dun film comme La Fragile armada est de capter, au-delà des questions évoquées plus haut, les revendications profondes des Indiens du Chiapas : la volonté dêtre regardés comme des citoyens à part entière du Mexique tout en conservant leur langue, leur culture, et leur mode de vie rural. Parmi les banderoles qui apparaissent à lécran, nombre ont pour slogan " La marche de la dignité ". Les Indiens du Chiapas qui devaient il y a encore quelques décennies céder le trottoir aux " Blancs " comme le rappelle dans son commentaire en voix off Joani Hocquenghem, se libèrent dun héritage désormais trop lourd : celui du mépris.
Avec la revendication identitaire surgit la question de lintolérable pauvreté des Indiens du Chiapas (dont le revenu moyen est de 1 dollar par jour). Dune voix rompue, très émue, Fidélia, lune des commandantes zapatistes à lallure solide des paysannes dures à la tâche, clame : " Nous, les pauvres, sommes les déchets. Ils ne tiennent pas compte de nous parce que nous sommes pauvres. Nous les dégoûtons. Ça fait plus de 500 ans que nos papas sont morts avec cette grande douleur dêtre pauvres ". Sur ces dernières paroles : plan fixe sur le visage grave dune vieille indienne à la peau tannée comme du cuir.
Lun des dangers qui guette toute entreprise de ce genre est de tomber dans une évocation " touristique " du Mexique. Jacques Kebadian a évité " leffet carte postale " tout en montrant la beauté de ces corps dIndiens dont la peau ocre semble entretenir un dialogue ancestral avec les couleurs de larc-en-ciel. Dans lun de ses discours, le sous-commandant Marcos rappelle une légende selon laquelle les ancêtres des paysans du Chiapas étaient des oiseaux multicolores. De ces fables du passé, ils ont gardé le goût des ornements bigarrés quils déploient dans leur marche pour la reconnaissance de leur culture. Au pied dune estrade, avant larrivée des commandants et des commandantes, les femmes saffairent à nettoyer ; des balais de toutes les couleurs sagitent entre des jupes bigarrées qui se déplient comme des éventails géants. Dautres plans sarrêtent sur des chapeaux à rubans multicolores qui se balancent au rythme de la marche. Des femmes, effarouchées par la caméra, se couvrent le visage dune couverture bleue ou verte.
Documentaire en forme de Road movie, La Fragile armada enregistre les ondes nerveuses qui parcourent cette longue colonne vertébrale dautocars et de bétaillères qui traverse 12 états du pays pour rejoindre Mexico. Au passage, des dizaines de visages et de mains se tendent des bas-côtés de la route pour saluer les occupants du car. Détape en étape, le convoi grossit : aux Indiens se mêlent des métis et même des Blancs ; aux costumes traditionnels, des jeans et des t-shirts ; aux majestueuses chevelures des paysannes indiennes, les tignasses colorées ou décolorées des étudiants citadins. La bande-son devient de plus en plus présente, le montage saccélère : on approche du but, fièvre, cris, visages intenses.
Des fenêtres de son autocar, Jacques Kebadian filme le soleil oblique dhiver, le paysage qui défile, long travelling sur la terre du Mexique avec ses moments de grâce comme ce magnifique plan enregistré dans le tournant dune route où lon voit une femme au châle jaune poussin figée dans lattente immémoriale des indiennes qui scrutent lhorizon. Il y a dans ce plan la simplicité et lévidence dun geste de cinéaste. A larrêt, ce sont les paysages qui se reflètent dans les vitres du car comme à Morelos où la caméra enregistre limage dune place entourée darcades qui se superpose aux visages des voyageurs. Dans les fenêtres du bus, la ville devient aérienne, prête à senvoler, peut-être pour accompagner le convoi.
La Fragile armada est le contraire dun reportage de journalisme, cest un film qui prend son temps et qui évite lécueil du sensationnel. Jacques Kebadian le dit, il nest pas parti avec lidée de traiter un sujet, mais avec le désir dêtre le témoin privilégié dun événement historique. Pour cela, il voulait vivre cette marche de lintérieur : avec ses complices, lécrivain Joani Hocquenghem et Camille Ponsin équipé dune seconde caméra, ils ont pris place dans un autocar. Pas celui des commandants et commandantes, mais celui où ils ont rencontré Angel, un instituteur qui est devenu un personnage à part entière de ce documentaire. Dautres figures sont récurrentes dans La Fragile armada : Karem, la fille de linstituteur, Sergio, le menuisier et chanteur mixtèque, Miguel, le lycéen qui découvre lengagement politique en suivant cette caravane, Quelite, létudiant qui vend une revue appelée La Guillotina, et le vieil indien Kikapoo qui semble tout droit sorti dun western. Toutes apportent au film une dimension qui lextraie de la simple chronique des événements pour en faire le récit dun fragment dHistoire vu à travers le prisme dhistoires individuelles ou de simples présences.
Ce film est aux antipodes du journalisme encore par la distance quil simpose face à la figure charismatique du sous-commandant Marcos qui nest pas le centre de gravité du film, mais qui nest pas ignoré non plus. Sa présence, presque iconique, capte les regards de lauditoire : debout sur lestrade, harnaché découteurs et dun micro-radio, il écoute aussi les autres, jambes écartées comme un soldat au repos, chemise brune ou kaki des surplus militaires, pataugas, casquette et passe-montagne doù dépasse une pipe, son signe distinctif. Des extraits de la plupart de ses discours figurent dans le film, ce qui permet den analyser la rhétorique et les références (notamment lHistoire du Mexique et les légendes indiennes). Une des réussites de ce documentaire est de montrer, plus que la figure de Marcos, la place quelle occupe dans les esprits et les imaginations : dans le car où ont pris place les deux réalisateurs, des bruits courent, les esprits séchauffent, on échafaude des hypothèses : " Nul ne sait au juste quel est son nom de baptême, mais il se fait appeler Marcos ", " On dit quil est blanc et ne boit jamais. On dit quil a fait des études, quil a donné des conférences de marketing ", " Est-il vraiment Mexicain ? Doù lui vient son titre de sous-commandant ? " " Lavez-vous vu sans son passe-montagne ? ", etc. Son sens indéniable de la mise en scène néchappe pas non plus à Jacques Kebadian et Joani Hocquenghem : le rituel des entrées et sorties est soigneusement réglé : lors des meetings, Marcos est le dernier à apparaître et le dernier à se retirer. Mais La Fragile armada refuse daccorder lexclusive au sous-commandant, non par antipathie ou méfiance, mais par désir de rendre compte dun mouvement qui est la conjonction dune infinité de volontés individuelles.
Ce que le film donne à voir encore, cest la présence massive des femmes et leur détermination. " Seuls, ils ny arriveront pas, et seules, nous ny arriverons pas non plus ", " Plus jamais un Mexique sans les femmes " sexclame lune des commandantes. Dans les rangs du public, des hommes manifestent leur approbation à haute voix. Dans les moments de lutte, il arrive souvent que les femmes changent leur rôle et leur image dans la société et dabord, elles semparent de la parole publique. Il y a dans cette conquête du langage et de la parole publique par les paysans du Chiapas, (qui, rappelons-le, ont pour la plupart quitté lécole avant lâge de 10 ans), quelque chose daussi émouvant et maladroit que les premiers pas dun tout jeune enfant.
Quest-il advenu de cette armada ? A-t-elle subi le sort de lInvincible ? Certains le pensent car après la marche des zapatistes, les Indiens du Chiapas nont pas obtenu lautonomie. Pourtant, il reste que 7 bases de larmée ont été retirées et que 90 prisonniers ont été libérés. Mais surtout, les indiens rebelles ont remporté une victoire, dont témoigne aussi ce film, celle de limage. Ils ont conquis un droit à la visibilité, non seulement à léchelle du Mexique, mais à léchelle internationale. Le 11 mars 2001, pour la première fois, la question du Chiapas fait la Une de lactualité aux heures de grande écoute : sur le poste de télévision dAngel, linstituteur du car, apparaît une vue aérienne de limmense place centrale de Mexico où le grand rassemblement zapatiste a lieu. Immédiatement après suit une déclaration perfide du président Vicente Fox " Au Mexique et au Chiapas, une ère nouvelle se lèvera ", " Quel menteur " sexclame Angel. De lautre côté du petit écran, Jacques Kebadian est là qui filme le reportage télévisé. Montrer laboutissement de ce long périple de cette manière-là, ça a infiniment plus de force et de sens que les vues dhélicoptère retransmises par les chaînes de télévision. Jacques Kebadian a fait ce film avec très peu de moyens, on voit ici comment il a fait de nécessité vertu.
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