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Attention : effets secondaires La série intitulée Mes Actrices relève dun autre type de confrontation. Laurent Grasso opère de manière inverse, se postant dans la rue pour filmer des femmes dont il intercepte le regard. Cette fois, la rencontre est frontale, bilatérale et le public visé est strictement féminin : des images volées, à lesthétique paparazzi, soutenues par des musiques sirupeuses, se construisent sur la provocation et le défi à tenir un regard en retour ; des femmes séductrices prises au piège de leur séduction. Au-delà des sentiments contradictoires de fascination et de réprobation que ces scènes sont supposées provoquer, Laurent Grasso joue de nouveau sur la médiatisation dune personne anonyme, pour « emmener ces images vers un imaginaire qui transforme lindividu en personnage, jusquà en faire un personnage qui na plus de lien avec ce quils sont, en ne leur nuisant pas pour autant ». Lacte est celui dune transmutation pour inviter le spectateur à un mode de perception actif. Des images qui dérangent (Mes Actrices) ou des images qui découragent (Soyez les bienvenus) : Comment se les approprier, sy réfléchir, sy investir ? Comment se créer ses propres histoires en dehors des grilles imposées ? Mes Actrices contribue à fissurer cet académisme des images, en conformité avec les apparences dun jeu social réglementé. Lirruption de lanomalie, de la faille (la relation ici est faillible), dans le cycle normalisé des apparences policées du réel, cest la possibilité pour le sujet la subjectivité démerger, de se désolidariser dune lecture trop souvent univoque. Du Soleil dans les yeux fait défiler une succession de phrases brèves sur un fond décran générique, représentant une montagne, qui évoque celui dune publicité pour une eau minérale. Prenant à contre-pied le principe du panneau dinformation, Grasso en détourne le support et limage, associés dans linconscient collectif à une idée déquilibre, de bien-être et de pureté, et à une visée salutaire (informer, prévenir = rassurer). La barrière rocheuse sert de trace à lécran et natteste rien. Limage tremble imperceptiblement, accompagnant le déchiffrement des informations dun sentiment de vertige : « Les ultrasons sont dautant plus dangereux quils ne peuvent être perçus, cependant ils peuvent provoquer les lésions internes importantes et irréversibles pour loreille » ou encore « Avec des champs parfaitement contrôlés, un voyage à travers un vortex espace-temps et son retour vers la date initiale peuvent être possibles », etc. Du Soleil dans les yeux oscille entre deux excès, lautorité de formules para-scientifiques et le flottement de limage, abandonnant au spectateur ainsi plongé dans un état dambivalence absolue, le soin de discerner le vrai du faux. La bande-son, calculée pour saturer lespace de vibrations sourdes, porte crescendo ces énoncés aux limites de la paranoïa qui tous indiquent quon peut modifier, grâce aux ondes, le comportement, la matière, le cerveau
Pacifisme du dispositif versus effets indésirables, la pièce, en menu déroulant, fonctionne comme autant de mises à distances, créant ainsi des situations de relations au danger (de contamination, de destruction
), mais aussi des rapports à limage et au son, pour questionner ces mêmes outils à lère des mises en gardes renouvelées des médias réunis. Stigmatisant le fait quaujourdhui, il devient de plus en plus difficile de faire ses propres expériences (elles sont désormais téléchargeables tous azimuts), Grasso introduit le doute et linquiétude dans ses pièces pour tenter débranler léchafaudage de nos habituels raisonnements. Tout est possible, film au point de vue improbable et instable, ressemble à un voyage intérieur, au bout de la nuit. La caméra, à la poursuite dun personnage (à peine esquissé), enregistre sa démarche chaloupée, scandée par lextraction dune pensée brute et chaotique en forme de monologue ou plutôt une sorte de dialogue dans lequel une familiarité avec des spectres fantomatiques le rapprocherait davantage du délire exutoire. Un monologue intérieur extériorisé, sorte de « dialogue-miroir où les hygiaphones ne dépassent pas le cadre dun unique esprit » selon la formule dÉric Mangion (4). La trame de ce film est cette pensée sur le fil (à qui le montage du son donne sa force de propulsion), qui sessouffle et laisse émerger des errances, des confusions, des paradoxes. Il sagit de rendre palpable ces mouvements implosant par à-coups dans la pensée, des images, des expressions toutes faites qui, en surface, essayent de maintenir des volcans souterrains mais qui craquent sous leur poussée ; ces mêmes « tropismes » décrits par Nathalie Sarraute. Dans ce maelstöm impossible à contenir, fusionnent lintime/le local (la magie, la superstition, lémigration clandestine, le fantasme), et limpersonnel/le global (la CIA, les attentats du 11 septembre, les Musulmans, les Chrétiens, les Juifs). Tout est possible est le film dune conscience hors de soi, où les chutes dirrationnel et dintuition, et lextrême importance quils atteignent, contrastent avec lextrême simplicité de lindividu qui les porte. Des histoires en entrelacs, qui se faufilent lune lautre, et dont les accents rejoignent les mots de Sarraute : « Plus besoin de personne. Les mots seuls. Des mots surgis de nimporte où, poussières flottant dans lair que nous respirons, microbes, virus
On est tous menacés. Vous comme moi. Aucun dentre nous ne peut être assuré de rester indemne. Des mots banals, pas même adressés à vous » (5). Les vidéos de Laurent Grasso fonctionnent à linverse des logiques de représentations directives. Souvrant à une autre durée, elles ne figent pas le langage, pas plus que les images, mais sévertuent à matérialiser un brouillage culturel à partir dun ensemble deffets psychologiques (plus que de faits sociaux ou politiques). Ce faisant, Grasso affirme un positionnement particulier à ses sujets, tenus dans une sorte décart flottant, variable. Une attention aux signes faibles, secondaires, voire involontaires, qui, dune infra-perception, tend à glisser vers une supra perception, convoquant un mode de lecture étendu, spiralique. Pour Le Temps manquant, il filme un match de foot arrêté dans son action, suivant une ligne serpentine entre les joueurs. En tant que système et régulateur social parfait, le football, ici expurgé de sa dimension compétitive, ne maintient plus lillusion dun mode relationnel factice construit sur linstrumentalisation idéologique des acteurs quimpose lindustrie du sport. En définitive, le sujet du football importe peu et agit comme un prétexte plastique pour déplacer un territoire vers la fiction et linvestir dune distorsion. Comment faire se disjoindre le sujet de sa représentation ? Peut-on jouer sans vouloir gagner ? Et peut-on filmer sans jouer ? « Évacuer limage » réitère Laurent Grasso qui dès Soyez les bienvenus ne retient quun plan « aveugle » et pour Du Soleil dans les yeux, détourne à sa manière les enjeux de la vidéo en se servant de lécran comme dun panneau daffichage. Il sagit pour lui de « construire des dispositifs où la tension naît dune absence, dun jeu entre une information et son accès », et de définir une sorte de « calcul des effets » dont parlait Rancière (6), en ménageant toutefois une place pour linsu et limprévu. Ses images sont à limage des contre-feux qui opèrent à retardement pour dé-serrer létau des modes de conditionnement liés à limage dont la conformité se jouerait selon un mode particulièrement « inclusif », retournée vers lintérieur plus que sujette à sa diffraction. Ses images sont des invitations à la dérive, au cur dun réel transfiguré, dans lespace et dans le temps où lexploration est surtout mentale. Pour dire quil existe encore des territoires sensibles à défricher qui sabordent et se structurent à condition dy élaborer des formes de langage et que ces expériences ne se construisent pas instantanément par le biais de la représentation. 1. La ritournelle, conceptualisée par Deleuze et Guattari et si tant est quon puisse en résumer brièvement certains principes , se tient dans un entre-deux, un point dinteraction entre le chaos et le monde, entre le préconceptuel et le conceptuel. Elle est un moment dynamique oscillatoire, défini comme un « motif introductif » (ne survenant dans un silence quelle ne rompt que pour annoncer une chose dont elle se différencie). La ritournelle surgit comme la fixation dun point focal autour duquel sagencent dans leur antagonisme le centre stable et le chaos menaçant alentour. Cf. Mille Plateaux, p. 382-433, Minuit, Paris, 1980. |
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