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Body Double (X)
Maxime Matray
Cest pas maintenant que vous sortez votre liqueur médiévale ?
Cest pas là que vous me traînez par les cheveux jusquau lit ?
Fabio Testi et Romy Schneider
Limportant cest daimer
La vie sur la galerie des répliques
Plusieurs années déjà que Brice Dellsperger sest fait le spécialiste de la facticité dans ce quelle a de plus ostensible. Il reprend et recycle à son compte des scènes de films. De cinématographie. Les premiers épisodes des « Body Double » (cest le titre générique quil donne à sa série de palimpsestes) recouvrent dun glacis cosmétique, à rebours, transgressif et « transgenre » certains morceaux joliment choisis du cinéma dAlfred Hitchcock (Psycho), de Brian de Palma (Dressed to Kill, Body Double, Blow Out, Obsession), de Georges Lucas (Return of the Jedi), de Gus Van Sant (My own private Idaho). La moindre marque des vicissitudes de la narration est évacuée avec un soin tout particulier, quasi chirurgical, afin quen définitive chacune de ces séquences semble porter en elle-même, et pour elle-même, quelque chose dimmédiatement archétypique. Chaque séquence est un raccourci fictionnel, mais toujours donné à voir hors la fiction. Scènes de meurtre (elles sont, je crois, au nombre de trois, par strangulation ou estafilades multiples), de baiser langoureux sur fond de plage, de poursuite sur fond de parc dattraction, de retrouvailles sur fond daéroport, dagonie sur feu dartifice, daveu sur fond ddipe et dinceste, de pilotage nocturne sur fond de musique disco, etc. Ainsi et méthodiquement, on découvre que les mêmes tournures produisent avec constance les mêmes effets. Pour les nécessités de la reprise, chaque geste, chaque plan, chaque expression sont disséqués largement, avant dêtre réactivés dans un contexte neuf et synthétique. Parfois une même séquence est tournée et montée plusieurs fois, avec des comédiens différents. Tout ça pourrait dresser une espèce de commencement de catalogue des passions et des actions simplifiées à lusage des proto-cinéastes crypto-hollywoodiens et de leurs émules. On se retrouve cependant, au bout du compte, tout à fait ailleurs. Car les personnages que Brice Dellsperger met en situation sont, pour la plupart, des hommes perruqués, équipés de faux seins, poudrés et habillés en femmes exagérées. Appelons-les, par convention, des « travestis ». Cest déjà quelque chose dune définition, mais pas assez. Parfois ces personnages jouent plusieurs rôles, dialoguent avec eux-mêmes sous dincroyables masses de cheveux factices, de couleurs et de formes variées. Souvent les séquences en question sont loccasion, une fois évacuée la surcharge pondérale de lanecdote, dune mise en scène de laltérité, de la gémellité, et des rapports que tout lensemble entretient finalement avec la Mort, perchée sur de trop hauts talons. Comme souvent est la Mort, dailleurs.
Limportant cest daimer lextension
Sortons-le avant quon nous en fasse grief : Body Double (X), opus numéro 10, na rien dun hommage. Cest un palimpseste, un doublage ; ou peut-être, simplement, de la grande peinture, exécutée sur un canevas pas tout neuf, exhumé dun ancien container.
La mouture originale de ce film commence dans le sang et se termine dans le sang. Le premier sang est très évidemment factice. Le dernier aussi (quoique de façon moins évidente et moins cinématographique), puisquil sagit de cinéma ; mais si lon croit à la véracité du cinéma et à ses prérogatives, on est bien forcé de croire aussi à la véracité du sang dans le cinéma. Entre les deux effusions de sang sest déroulée une ficelle complexe, tressée de sentiments hésitants et dintentions vagues, de rapports marchands et de ratages. Pas mal de ratages. Une comédienne apprend, notamment, à dire « je taime ». Des gens meurent. Cest un film dAndrzej Zulawski, daprès La nuit américaine, roman de Christopher Frank, avec Romy Schneider, Fabio Testi, Jacques Dutronc, Klaus Kinski et quelques autres acteurs.
Limportant, ce nest pas daimer le film de Zulawski. On peut même regarder laugmentation quen a produit Brice Dellsperger sans avoir jamais rien connu de loriginal.
Avis partagé des gens de la plaine
« Personne ne te croira si tu prétends quil sagit dun remake ». On en est effectivement très loin. Brice Dellsperger confie, à son propos : « On voulait vider la fiction, pomper toute lénergie du film. Quelle ne soit plus quune enveloppe vide. » Chaque élément de la composition a ainsi été décalqué, re-considéré, re-pensé et travaillé séparément, dans loptique non pas de répondre à une nécessité narrative indépendante, mais doffrir au regard la solidité dune agglomération composite. Ce film est un panneau de particules conçu par un ébéniste. Ou bien un chien de race indéterminée qui se serait construit, de lextérieur, ses propres pattes, ses remblais, son pelage et du vocabulaire. On marche mieux quand on commence par construire ses propres pattes, même sur les ruines de celles des autres. Cest connu. Aucun chien noserait prétendre le contraire. Ni même aucune armature de chien.
Dans la pratique, lactivité de Brice Dellsperger sapparente essentiellement à un travail de recouvrement : il maquille la trame avec les pinceaux de loutrance et du débordement ; ça confère à lensemble une coloration nouvelle, des joues pimpantes, un peu plus de raideur, aussi. Parfois, quelque chose de lancien régime (qui sagite encore, avec la discrétion de la lave chaude, sous la ligne de flottaison) transperce la croûte du cosmétique. Ça crée des collines, des vallons, des discrépances, du bruit, un sourire. On ne sait pas trop comment on pourrait sen débarrasser ; on nest pas même sûr quil faille sen débarrasser. Gardons-le.
Car ce recouvrement et ces trous ramènent tout entier à la peinture, et à sa vaine poursuite, moderniste, dune planéité irréprochable. Brice Dellsperger opère par stratification, superposition de plans et collage de vignettes. Il use limage à force dépaisseur ; afin que cette épaisseur devienne le théâtre dune abstraction. Constatez limage : limage semble ne rien vouloir que continuer de signifier ce quelle signifiait auparavant. Pauvrette
Mais elle nessaiera pas longtemps, car la signification senfouit, à chaque pelletée, un peu plus profond. Elle rejaillit cependant parfois ailleurs, transformée, fatiguée et grandie à la fois. Elle rejaillit dans les marges, par le truchement de ces personnages trop maquillés, aux seins trop hauts, juchés sur dexcessifs talons.
Tout ce quil pourrait y avoir dapparemment grotesque là-dedans, dès les premières mesures du film, se fait oublier très vite. Lil saccoutume. Seule demeure cette espèce divresse formelle et stupéfiante, vacillante à lécran, qui ne parvient jamais à se fixer sur aucun objet réel.
Sinon sur la figure du travesti, portée au pinacle de toutes les productions de Brice Dellsperger, qui nappartient pourtant à aucun registre dramatique connu. Il partage, avec le caractère du clown, tel que le définit Christian Baud-Mercier dans lEnnui Spectaculaire ce « goût parfaitement mesuré pour lemphase quasi tragique, médiatisé par du fard, des onomatopées et toute une panoplie de gestes outranciers. [
] on ne lui demande pas la lune ; il lapporte quand même. Mais elle est en carton, comme à chaque fois. »
À quoi je ressemble ?
Body Double (X) est une forteresse complexe et versatile, on laura compris, et le rouage qui meut de long en large tout lédifice se nomme Jean-Luc Verna. Il interprète tous les rôles. On reconnaît sa duplicité à ce quelle change de postiches et datours au gré de ses incarnations. On reconnaît ses bras, ses mains aux constellations qui en rehaussent le velouté.
Il est, tout au long du film, son propre et seul interlocuteur sous des tignasses éclectiques. Parfois médiatisé par ce masque semi-mortuaire et plein de la morgue de lui-même quen latex on lui moula, il se donne la réplique. Dautres fois, éparpillé dans le feuilleté des surfaces de linterprétation, il ne parle à personne de vivant. Il monologue plusieurs fois, simultanément, toujours en play-back.
Jean-Luc Verna est ce nud autour de quoi pirouette (au sens propre comme au sens figuré) le décor dun drame déjà compromis par dautres, auparavant. Regardez ces tables, ces carpettes amovibles, ces cheminées mobiles, sagitant à contretemps des acteurs. Les corps se meuvent comme en apesanteur. Les meubles et les gens semblent en permanence pris dans des tourmentes complémentaires, dans détranges confusions asynchrones. Si bien quau bout du compte on ne discerne plus quune chose : Jean-Luc Verna interprétant tout le film pour lui-même, le film pour le film, jusque dans ses moindres recoins.
Ne faites pas de photo sil vous plaît
Limportant cest daimer, dans la version dAndrzej Zulawski, se veut le récit dune lâcheté généralisée, du jeu de quoi des lâchetés individuelles tentent de tirer leur épingle. Un seul personnage paraît réellement lucide au milieu de la confusion galopante des intérêts particuliers. Cest le personnage quinterprète Michel Robin. Il déclare à Servais Mont (que joue Fabio Testi), avant de grimper, enfiévré, sur une table : « Allez, raisonnons. On est en Occident, la solution sera capitaliste. Tu laimes combien, ta théâtreuse ? » Si ladaptation de Brice Dellsperger a pu se permettre dévacuer sans dommage ce morceau de clairvoyance, dans quoi reposait, tout entier, le noyau moral du film dAndrzej Zulawski, cest sans doute parce que la dimension morale et édifiante, elle-même, a été totalement évacuée. Et les reflets du pathétique avec. À la trappe.
Cest sur ce territoire que se situe à coup sûr tout le projet de la série « Body Double ». Le terme signifie « doublure », en langue anglo-saxonne. Il pourrait aussi, simplement, se traduire par « double corps ». Il décrit en tout cas très clairement, je crois, ce que Brice Dellsperger cherche à produire : une impression de « plus de corps ». Afin, comme il le soulignait dans une entrevue accordée récemment à un journal parisien, de « redonner de laspérité à limage ». Et vice-versa.
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