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ADN, talmudique et burlesque
Mathieu Lindon
Le personnage quinterprète Judith Cahen dans ses propres films sappelle Anne Buridan, allusion évidente à lanimal dont linvention est prêtée à un disciple français de Guillaume dOckham. Au quatorzième siècle, Jean Buridan aurait, dans ses cours, imaginé un âne affamé et assoiffé qui, placé à égale distance dun seau deau et dune botte de foin, ne sait pas choisir par où commencer, au point quil finit par en mourir. On suppose facilement ce qui plaît à Judith Cahen dans lhistoire : la question de la distance (ne passe-t-elle pas son travail à chercher comment se situer elle-même par rapport à sa vie, par rapport à son uvre ?), celle du libre-arbitre qui y est attachée et la notion dun âne philosophe, fût-ce malgré lui, la philosophie étant plus souvent réputée laffaire des intelligents que des stupides. Les films de Judith Cahen peuvent tous passer pour une critique de lintelligence (comme si elle était le contraire de lhabileté), tous disent la difficulté à en tirer des bénéfices concrets dans sa propre existence. Cest toujours comme si lintelligence traîne la bêtise après soi et que la fiction est la seule manière davancer dans la connaissance simultanée des deux. Le ridicule de la posture de lâne de Buridan est pour Judith Cahen le point de départ dun travail dinvestigation qui ne veut pas gommer mais approfondir ce ridicule. On peut voir ses films comme des enquêtes de fiction sur ce point central qui aurait permis de conseiller lâne si on avait su y répondre : cet animal nayant pas su choisir entre le foin et leau, en définitive, est-il mort de faim ou est-il mort de soif ?
ADN est tout aussi burlesque que La croisade dAnne Buridan et La révolution sexuelle na pas eu lieu, mais dune autre manière. On ne peut pas dire que David Nebreda soit un personnage dans la lignée de Harold Lloyd ou Buster Keaton comme Anne Buridan y aspire. Mais le photographe nest pas le héros du film : cest toujours Anne Buridan. Lartiste espagnol a publié un livre dautoportraits où on voit son corps ravagé, dévasté, automassacré par des conduites et des ustensiles apparemment plus tranchants encore que son objectif. Judith Cahen a montré ce livre à diverses personnes quelle filme tandis quelle les interroge pour obtenir leurs réactions. Tout cela est on ne peut plus sérieux et le sujet ne prête guère à rire. Cest pourtant là quest lhumour, le burlesque. La cinéaste ne fait pas un documentaire sur le travail de David Nebreda mais une fiction dont son Anne Buridan est lhéroïne hésitante. On pourrait voir le burlesque dans linadéquation manifeste entre le ton chantant et dansant du personnage de Judith Cahen et laspect plus évidemment grave de luvre du photographe espagnol. Ce serait une erreur. Plus burlesque que linadéquation, il y a ladéquation. La cinéaste sest reconnue, sinon dans les photos, du moins dans le travail de David Nebreda. Il y a toujours quelque chose dabsurde à se retrouver dans les autoportraits dun autre, à sy identifier, mais particulièrement quand cet autre a poussé son corps à des limites si extrêmes, ascèse à laquelle ne sastreint pas le moins du monde Judith Cahen ainsi que des images de nues viennent drôlement le signifier au cours du film. Un photographe offrant son corps à ses spectateurs, que quelquun sen saisisse lui pend toujours au nez. Voilà qui est fait : une cinéaste sapproprie celui de David Nebreda tel que lui-même la mis en scène. Il serait malvenu de sen plaindre puisquil a justement eu la générosité de faire une uvre dart non de sa vie mais de son corps (et de son âme).
A quoi servent les amis si ce nest à être ridicules sans dommage ? Nietzsche prétend que ce nest pas quand elle est dangereuse à dire que la vérité a le moins de hérauts mais quand elle est ennuyeuse. Peut-être manque-t-elle aussi de supporteurs quand elle est rieuse, burlesque, ridicule. Le spectateur ne sait pas si les acteurs de films de Judith Cahen disent un texte écrit pour eux (comme dans La croisade dAnne Buridan et La révolution sexuelle na pas eu lieu) ou si leurs paroles relèvent dune pure improvisation dont ils sont maîtres (comme dans ADN). Peu lui importe, à ce spectateur, puisque ces films sont justement une mise en scène du langage, puisque les raisonnements et les émotions exprimés sont de toute façon emportés dans la fiction, vu quils ont lambition de dire la vérité, objectif relativisé par la phrase de Jacques Lacan placée en ouverture dADN : « Je dis toujours la vérité, pas toute parce que, toute la dire, on ny arrive pas, cest impossible, ce sont les mots qui y manquent, cest même par cet impossible que la vérité touche au réel ». Judith Cahen ne veut pas la dire mais la montrer, espérant quainsi elle prendra une apparence concrète et quelle-même pourra alors sen saisir. Les mots ne sont que des comédiens. Cest toujours pareil avec la vérité, ça met ses doigts partout, ça finit par contaminer jusquau réel. Quand le ridicule est exprimé par des amis, il échappe au jugement de valeurs : on ne va pas se fâcher avec des amis parce quils se révèlent burlesques, puisque cest justement pour ça quon les a choisis, et des amis ne vont pas se fâcher avec vous pour le même motif puisque ce ridicule nest pas le but de la cinéaste mais une étape quil faut passer avec le maximum de neutralité, ce à quoi laffection aide paradoxalement (on comprend trop facilement ce qui se passe quand un artiste ridiculise des adversaires désignés, quand on est dans la satire, ça ne sert à rien). Cest comme si les films de Judith Cahen étaient des esquisses que chaque intervention dun de ses personnages emmenait dans une nouvelle direction, luvre étant constituée de cet ouvrage cent fois remis sur le métier. A chaque instant, la cinéaste veut saisir une vérité fragmentaire, intermédiaire, quelque chose de la vérité alors que son imaginaire la lui représente comme un absolu, une totalité. Elle est consciente de laspect burlesque de sa quête et cest ce burlesque qui lui donne sens, vérité. Si elle cite les mots de Lacan, cest dans lespoir de les contredire, de même que, quand elle est amoureuse, on aurait beau lui expliquer que la passion fusionnelle nexiste pas, quévidemment on est toujours deux, elle aurait toujours à la fois le sentiment et la conviction quil ny a pourtant pas de véritable amour hors de cette fusion parfaitement perpétrée. Cest parce que Judith Cahen est une cinéaste idéaliste que ses films sont burlesques. Le ridicule ne tue pas, comme on sait. Loin de là : il est ce qui fait vivre, il est le combustible dont se nourrit lartiste.
Le cinéma burlesque est un choix métaphysique, comme le fut le théâtre de labsurde. David Nebreda napparaît pas dans ADN, son uvre seule. Son talent ne consiste pas à maigrir et se martyriser au-delà du raisonnable mais bel et bien à photographier des autoportraits, ce qui est tout à fait indépendant. Il ne pratique certes pas lart brut mais place ses spectateurs dans cette position de brutalité, comme sils étaient des spectateurs bruts. Ils se demandent, face à la caméra de Judith Cahen : est-ce de lart ou du symptôme ? est-ce une imposture ou un chef-duvre ? est-ce tout à la fois ? Cest cette déstabilisation du champ artistique dans laquelle doit se reconnaître la cinéaste, cest à ce vague quelle sidentifie, à cette imprécision, cet insaisissable. Luvre de Judith Cahen est faite de films daventure intellectuelle et cest ça quelle a dabord perçu dans le travail de David Nebreda, quil ny a pas besoin de se massacrer de façon visible pour ressembler au photographe espagnol. Le talent de David Nebreda nest pas de supporter la douleur physique mais dêtre capable de pousser à bout sa souffrance mentale. Il napparaît pas dans ADN et pourtant, par ses photographies, il y apparaît de la façon la plus pure : ça ne servirait à rien de le voir bouger ou de lentendre parler quand son uvre envahit lécran, les corps et les cerveaux. Il est le seul personnage, les autres, mise à part Anne Buridan, nétant que des exégètes. Il est filmé dans une position divine : on reçoit ses leçons sans pouvoir le voir ni le toucher. Ceci, quil montre, est-il son sang, son corps, son âme ? Judith Cahen peut-elle prétendre être sa sur de sang en montant son corps immaculé à côté de celui de David Nebreda ? ADN est une uvre talmudique, à cela près que le Christ ne passionne guère les talmudistes, un curieux texte mystique comme des évangiles rédigés à lusage exclusif des juifs. Cest la métaphysique qui est comique.
Anne Buridan, un jour, mourra-t-elle de faim ou de soif ? Lanimal du philosophe médiéval est, selon la classification de lécrivain français Jean-Yves Jouannais reprise par lécrivain espagnol Enrique Vila-Matas, un « artiste sans uvre ». Comment choisir entre luvre et la vie, selon quels critères ? Et laquelle est la plus meurtrière ? Judith Cahen doit-elle sapprocher ou séloigner de David Nebreda ? Faut-il sy identifier pour être lui ou pour sen débarrasser ? Comment choisir entre deux nécessités ? Laquelle remettre à plus tard, niant son caractère de nécessité ? Lâne de Buridan ne meurt pas parce quil est indécis mais parce quil est impartial, quil est juste. Or la justice nest pas de ce monde, elle y est burlesque. Anne Buridan, un jour, mourra-t-elle de corps ou dâme, de mots ou dimages ? Judith Cahen sest donné pour tâche dépuiser son personnage, en finir avec lui tellement il serait fatigué. Mais Anne Buridan résiste inlassablement, elle mange et boit simultanément, elle se dépense sans compter. Dans La révolution sexuelle na pas eu lieu, elle propose, par manque dargent, un troc à sa psychanalyste : des séances en échange dun intéressement dans les résultats de sa « machine ». Lanalyste refuse parce que, la psychanalyse et la « machine », ça ne se ressemble pas du tout (alors que largent ressemble à tout, caméléon universel), aussi peu que Judith Cahen et les photos de David Nebreda, aussi peu et tout autant.
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