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Lil sa muse
Notes sur le cinéma dÉrik Bullot
Jacques Aumont
1. Le documentaire perverti
Si le cinématographe est linvention qui a permis de voir le monde, dy mouvoir un il interminable, insatiable et indifférent, il en a retenu quelques devoirs au premier chef, celui de montrer ce monde enfin visible où il se promène. Voir et montrer le monde , comme dans la phrase de Vertov qui en avait fait un mot dordre, un slogan et un programme. Ce qui est vu doit être montré au sens dune prescription morale, dune obligation politique, et dune nécessité ontologique à la fois. On ne peut pas garder le visible par devers soi ; si on a le don de voir, il faut partager : par un vieux réflexe communautaire, plus ancien même que les religions, par un souci de changer le monde, mais aussi, parce que montrer est la preuve que lon a vu. Voir, voir vraiment, cest déjà engager avec le visible un rapport de lordre de la monstration : analyse, jugement, sélection, mise en ordre au fond : montage. Le cinématographe, dans son idéologie native, menait à cette constatation apodictique (quoique rarement soulignée, ayant toujours paru trop évidente) que ce qui est montré doit avoir été vu, irréfutablement.
Cest cela même que le cinéma dÉrik Bullot sattache à contester. Non pas quil fabrique des images irréalistes, quil truque ou quil invente absolument, comme les magiciens et les graphistes. Ses images sont, à cent pour cent, de la photographie, de la trace, de lindice peircien : ce que nous voyons, il la vu, de la même façon, sous le même angle et la même lumière, dans la même durée non altérée, avec les mêmes couleurs, les mêmes reflets, avec le même mouvement ou la même immobilité, et sous un identique jeu de présence. Ce que lon voit dans ces films est présenté, dargestellt : cest là parce que cela a été là ; dans cette présentation, il nentre que peu du geste de la monstration, et toujours, discrètement. Mais montrer , en cinéma, nest pas seulement le geste plus ou moins démonstratif du voilà, du cest-ainsi. Montrer, cest toujours plus et autre chose que le simple geste du dévoilement ou de la présentation : puisque, selon le jeu de mot inévitable et inépuisable, montrer cest monter, il y a toujours du sens dans la présentation par le cinéma toujours du sens, donc toujours de la représentation.
Je disais : le cinéma dÉrik Bullot montre ce quil na pas vu. Je veux dire : il montre ce que lil ni loptique ne peuvent voir, physiquement voir. Au plus simple (au plus simplement exprimable ou descriptible car par ailleurs il ny a jamais rien là que dassez complexe), cest lidée du cinématographe comme machine à montrer linvisible, ce dont on est sûr que personne ne la vu de ses yeux vu. Il est beaucoup de variantes de linvisible, mais Bullot en cultive une par-dessus toutes les autres : celle qui naît de lintervalle (en un sens, de prime abord, vertovien lui aussi), de la distance entre deux phénomènes. Distance spatiale, parfois (mais jamais directement montrée, au mieux, suggérée, comme dans Séchage, qui rend intuitivement perceptible une distance imprécisée). Distance temporelle, plus souvent, étendue de temps entre deux moments, comme, exemplairement et par principe, dans les deux chapitres du journal filmé (Le Calcul du sujet, Oh oh oh !). Distance musicale enfin, selon le calcul mystérieux des puissances, des forces et des qualités que Vertov a imaginé, et que Bullot, spontanément ou très consciemment, a mis en uvre. Pour faire surgir et faire voir un intervalle entre les choses, il faut les filmer de manière quelles échappent autant que faire se peut à la mise en scène, quelles ne commencent pas à raconter une histoire. Il faut les filmer pour elles-mêmes, et je dirais : avec elles-mêmes, en elles-mêmes. Montrer nest pas adopter un point de vue sur des choses toupies, verres, balles, manèges , des phénomènes foudre, énergie, tourbillons ou des événements la rencontre, la migration, la promenade orientée. Montrer est un mouvement en soi, non asservi ou non entièrement asservi à une conscience, et qui rende compte dune dynamique des choses, des phénomènes et des événements.
Linvisible comme intervalle, ce sera par exemple la rencontre sur une table de montage dun duel descrime et dun feu dartifice (LÉbranlement). La formule, due à lauteur, tire du côté du hasard concerté et cultivé des surréalistes, et sans doute il y a de cela (aussi bien, dès quon tente de montrer réalistement la réalité sans adopter un point de vue dramatique, est-on voué à frôler le surréalisme je vais y revenir). Elle ne rend pas tout à fait justice au film cependant, qui nest pas, ou pas uniquement, consacré à une des innombrables manifestations de laile du bizarre, et ne laisse pas seulement, comme le parapluie et la machine à coudre, le spectateur à ses associations propres, ou à son éternelle et indéfectible perplexité. Ici, le spectateur peut bien être dérouté un moment , mais il y a quelque chose, et quelque chose de précis, qui se construit et se propose. Quoi ? un incorporel : lébranlement (tiens, cest le titre du film !). Ou plus exactement (car lébranlement touche au corps, bien sûr), un invisible par nature. Pas de discipline plus énigmatique pour le profane que lescrime. Lassaut, pour lil innocent, est une suite apparente de gestes absurdes, dont lefficace nest jamais perçu jusquà ce que soudain les lutteurs (ou, à la télévision et dans les reportages sportifs, un arbitre) déclarent quil y a eu touche . Pour le praticien et le professionnel, il ny a pas de doute ; pour vous ou moi, il ny a quambiguïté : la touche est visible, mais à condition davoir lil éduqué à cela. Le film de Bullot ne se soucie pas de didactisme, et après lavoir vu vous ne saurez pas davantage repérer les touches. Mais elles auront été présentées, comme un invisible dans le visible, par le jaillissement des fusées, ébranlées par la touche, par lacte descrime et son énergie latente.
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Séchage. Une performance en temps réel : document, documentaire avant toute autre chose. Un artiste peintre se fait verser par un assistant, dans les deux mains réunies en coupe, le contenu de tubes de couleur pressés. Les pâtes se mélangent, plus ou moins (de moins en moins, à mesure que monte cette espèce de sculpture instantanée et spontanée). Si on laisse sécher suffisamment, cela fera un bloc de couleurs mêlées, une uvre si lon veut. Le film ninterdit pas de penser cela, mais il dit autre chose : que luvre, ce nest pas ce bloc de couleurs, mais le long trajet qui va de latelier de lartiste, au Can Basuny dOlsinelles, jusquau musée de Sant Pol de Mar. À travers sentes et bosquets, Perejaume, au nom qui fleure la sardane et le banyuls, descend, descend, interminablement, mains toujours portées devant soi, en coupe dune libation chromatique. Passe-t-il une fontaine (merveille de leau fraîche en cet avril catalan) ? il a soif, mais ne peut tendre ses mains en coupe sous leau, elles portent cet objet, cette chose, cet être ou cet innommable : il lui faut mettre la bouche directement. Est-il fatigué ? il na pas le droit douvrir les mains, de les dissocier : il peut au plus les reposer ; un plan les filme, espèce de nid chaud et vivant dont la couvée tarde à éclore. Parvenu au musée miraculeusement accueillant, offrant sous les espèces dune petite tablette vide comme la chute prévue et imprévue de ce qui a été récit malgré tout il recouvrera lusage des mains, pour arranger luvre sur son support, pour la présenter, pour la tenir. Le dernier plan coupe, exprès, sur le bloc séché mais trop rond pour rester en équilibre, et que le peintre ne peut lâcher. Le film dure une dizaine de minutes, mais la promenade calculée du sécheur na pas de durée documentée : celle-ci est laissée à votre imagination, comme le sort définitif de la sculpture obtenue, qui porte en elle lair, les pas, la tension du corps, et la durée qui la faite.
1bis. Lexotisme : qui est lexote ?
Voir ce qui ne se voit pas : le contraire de ce que nous faisons, spontanément et de plus en plus (thème de la société du spectacle ). Le spectateur, le touriste qui en est la forme exacerbée et de plus en plus universelle, ne veulent et ne savent voir que ce qui se voit, cest-à-dire ce qui a été vu une fois pour toutes (et ne peut donc plus se voir que selon cette vue pour toutes ). Plus de voyageurs, plus aucun Wanderer suivant sans propos la ligne de partage des eaux dun continent que des touristes, partout, devant la Tour Eiffel ou la source de la Loire. Il ny a plus dans le voyage que la sensation photographiable, rapportée à la menue monnaie du spectaculaire.
Sur ce terrain lentreprise de Bullot devient manifeste. Soit le nommé Blaise Michel, parti en Orient au milieu du dix-neuvième siècle ; devenu haut fonctionnaire du gouvernement turc (!), il se rebaptise si lon ose dire Michel Pacha. Il fait fortune, assez pour revenir construire, dans la baie de Toulon, une folie qui se souvient de Constantinople et du Bosphore. Cest le point de départ du Manteau de Michel Pacha, et on est, avec cette histoire vraie qui possède tant de traits fictionnels (ou linverse), dans lunivers de lorientalisme, cest-à-dire dans un monde dont on attend avant tout certains effets, chatoyants, un peu kitsch disons, un monde à la Pierre Loti. Le film est un manifeste parce que, ayant choisi ce personnage et ce destin si marqués, il na de cesse de fuir le pierre-lotisme, de linverser, de le bannir.
Michel Pacha avait décidé que la baie de Toulon ressemblait au Bosphore, et cest pour créer un petit Bosphore quil avait entrepris ses constructions. Pour lui, Toulon pouvait shabiller en Istanbul se déguiser en Constantinople (comme, ailleurs dans luvre de Bullot, des Romains doccasion sétaient déguisés en Chinois). Faire de la baie de Toulon qui ne ressemble au Bosphore que dans une certaine imagination, et nullement daprès la géographie une petite baie de Constantinople, cest donner corps à une intuition, à un sentiment, et rapporter imaginairement lOrient chez nous , quitte à lacclimater et à le déformer au passage (qui sen rendra compte ?). Le film démarre vraiment lorsque le cinéaste, ayant établi ces prémisses, décide de prendre ses valises et daller sur place voir lOrient, la Turquie, le Bosphore, Istanbul, Constantinople (il se trouve quil connaissait déjà, mais nimporte). Tout un bazar pittoresque et touristique soffre à lui quil évite de filmer autant quil peut. (Difficultés sans nombre de cet évitement, le pittoresque ne cesse de faire retour porteurs de ballons de baudruche, manège de luna-park à la figure de géante, petits métiers et coins de rue, architecture et urbanisme.) Au lieu de cela il traque des modèles, quil filmera souriant, regardant la caméra, immobiles. Des Turcs, quil aurait pu filmer tout près de chez lui (il nen manque pas à Paris), et dont seule peut-être la lumière y compris certaine lumière innocente du sourire que nont plus les exilés dit que ce nest pas le cas. Et puis, le film glisse, déraille de manière contrôlée, quitte les rails du diptyque, sengage dans une voie imprévue. À la Turquie soudain sajoute ou se substitue (on nest pas très certain) lAlgérie. Une autre idée de lexotisme, de la Méditerranée dont lHistoire ne peut sévacuer aussi aisément. Un Français curieux et amateur dOrient pouvait il y a un siècle se satisfaire de le plagier sommairement dans son cadre de vie. Aujourdhui, cest lOriental (fût-il du sud comme lAlgérien) qui vient à nous et apporte un peu de sa vie et de son histoire. À un fantasme du voir, du rendre-visible a succédé un savoir de linvisibilité de certaines choses, parmi les plus profondes.
Le jardin chinois proposé par Érik Bullot nest pas en Chine. Il nest pas non plus à Rome, où a été tourné le film. Il nest, à proprement parler, nulle part, sinon dans une espèce de chambre des intervalles qui ferait communiquer la bambouseraie miniature de la Villa Médicis, un dragon de papier que lon peint, un faux mandarin que précède, en plein jour, un serviteur portant une lanterne, et bien sûr une allusive cérémonie du thé.
Le Jardin chinois ne cherche pas à imiter un jardin chinois, des Chinois, mais à les signifier. Létrangeté du film constitutive du style Bullot est quil ne cesse de dévoiler sa fausseté, de mettre à nu le procédé , un peu comme chez Brecht auquel on ne peut se retenir de penser (ou chez le Barthes de LEmpire des signes). À la fin du film, une superlative mise à nu du procédé fait sortir de lespace du jeu de la fiction une des figures (incarnée par Danielle Shirman) ; elle prend un tramway romain typique, on la voit traverser des quartiers sans qualités, visage neutre, obtus, débarrassée de la Chine. Seul le vêtement la signifie encore, résiduellement. Lexotisme, cest en fin de compte cela, cette défroque dérisoire.
2. Lencyclopédisme
Le Manteau de Michel Pacha cherchait, au fond, à renverser la question de Montesquieu. Comment peut-on ne pas être turc ? Sous Bormes-les-Mimosas il doit bien y avoir une équivalent dAnkara, et dans chaque citoyen français un Turc, voire un Algérien qui sommeille. Lironie de cette position est sensible (et lui évite opportunément la glu du politiquement correct) ou, mieux peut-être quironie, il faudrait trouver un équivalent exact du tongue-in-cheek anglo-saxon, qui me semble être présent dans tous les films de Bullot (films intimes compris). Cette espèce dironie ou de distance amusée na rien à voir, bien entendu, avec le moindre mépris, au contraire. Dans la diversité encyclopédique (au moins virtuellement) des sujets de ses films, je vois quelque chose comme lesquisse dune science un peu folle, qui semballerait autour de classèmes, de types, de genres, et serait faite pour aboutir à un catalogue non pas un catalogue des sciences inexactes comme chez Queneau (auquel bien sûr on peut souvent penser), mais une encyclopédie des sciences approximatives (qui ferait cette fois plutôt évoquer un ton à la Paulhan).
Attraction universelle est un terme du dix-huitième siècle, pour désigner la loi de gravitation découverte par Newton. On nappelle plus cela comme ça aujourdhui, et du coup, cette appellation ancienne est libre de résonner avec toutes ses nuances, dans une liberté sémantique dont Bullot est trop content de faire son miel. Les planètes sattirent, par conséquent elles tournent (sur elles-mêmes, autour des autres) : lattraction universelle ce sera donc le lot non seulement de ce qui tombe ou se retient de tomber, telle léquilibriste sur son fil mais de tout ce qui tourne sur soi-même, une toupie, un gyroscope ou un disque. Dans ce passage du cosmique au ludique répertoires aussi copieux lun que lautre se lit lencyclopédisme approximatif. Le diabolo , ce jouet qui tourne sur lui-même et tombe sur un fil tendu qui le relance, met en jeu la gravitation, mais aussi bien dautres lois de la dynamique. Quant au disque microsillon, sil tourne ce nest pas exactement comme la terre autour du soleil ou alors, par une métaphore audacieuse.
Mais, on sen doute, cela nest pas tout. Lattraction universelle lest encore bien davantage si lon y inclut, outre la gravitation, les phénomènes électro-magnétiques. Laimant attire la limaille (bouffées irrépressibles de souvenirs du lycée, expériences de physique, dans de vieux amphithéâtres du siècle précédent). Et puis, pourquoi sarrêter en si bon chemin ? Prendre au sens littéral la métaphore. Utiliser les leçons de choses et les exemples des livres de sciences physiques comme des modèles (1). Laisser le mot ajouter ses sens figurés, sans contrainte. Attraction foraine, luna-park, tout ce qui tourne (le manège sans doute stambouliote où les passagers sont sur le bord de la robe dune géante monstrueuse et débonnaire), mais aussi tout ce qui attire , comme chez Diderot la peinture est faite pour attirer le spectateur, comme chez Eisenstein le cinéma doit monter des attractions. Et puis, tout au bout, à lhorizon du film, lattraction comme sentiment causé par ce qui est attirant. Les êtres, eux aussi, ne sont-ils pas universellement attirés par les autres êtres ? Cela est très sensible dans le petit catalogue de photos publié sous le même titre et que je viens de citer : visages, mains, gestes, souvenirs (les étoiles de mer) ; tout un petit monde de sensations, daffects que je ne connaîtrai jamais, mais dont on moffre une trace sensible.
Le Singe de la lumière est le plus sophistiqué de ces films encyclopédiques. Ce titre sibyllin remonte, lui, encore bien en deçà du dix-huitième et des Lumières. Il est repris à lomnicurieux, sinon omnicompétent Athanase Kircher, inventeur entre autres dinstruments optiques qui figurent dans les généalogies reçues du cinéma, et auteur dune Ars magna lucis et umbræ qui a fait retour maintes fois chez les historiens des images projetées. Au milieu du dix-septième siècle, ce jésuite propose une théorie du son qui le calque sur la théorie (?) de la lumière, au prétexte que le premier imite, singe la seconde. (Le plus ironique est que cette analogie, que lon fonderait aujourdhui sur leur commune nature ondulatoire, résulte pour lui, faussement, de lois de propagation crues identiques.)
Il sagit donc dun vieux problème, souvent réactivé, sous des formes scientifiques et sous dautres qui sont esthétiques : quel rapport entre voir et entendre ? La réponse de Kircher encore un encyclopédiste approximatif est décevante, par sa trop grande généralité : ils se ressemblent, tout bonnement, parce quils sont lun et lautre des aspects ou des sites où se manifestent des lois plus générales de la nature, qui sont en dernier ressort des lois de langage et de signification. Au fond, il est lun des derniers savants du Moyen ge, égaré après la Renaissance. En revanche, il existe une quantité de réponses, plus modestes et partielles, mais plus suggestives, si lon sort de la prétention à la science pour se limiter aux sens et à la sensation. Cest le domaine de la synesthésie et des correspondances, cet ensemble flou de phénomènes plus ou moins vagues, dont on nest toujours pas assuré de pouvoir établir une raison, une rationalité. (Comme par hasard, ce sont presque toujours des amateurs éclectiques, à la science mêlée de on-dit et de légendes, qui sen sont occupés, voir Faber Birren (2).) Mais à défaut de science, il ne manque pas de réalisations, souvent rangées au rayon des curiosités excentriques, tel le clavessin oculaire du Père Castel (3), qui avait intéressé les Encyclopédistes (tiens !), et quon retrouve au début et à la fin du film de Bullot.
Le dix-neuvième siècle, qui réalisa aussi un instrumentarium synesthésique copieux et fantaisiste, eut surtout le souci de dégager un destin commun de ces correspondances du son et de la lumière et ce destin, Zeitgeist oblige, fut unanimement poétique. De Schlegel et Hoffmann à Baudelaire en passant par Balzac et Poe, il se construisit autour dune équivalence majeure, celle de la musique et de la couleur, équivalence dont lapothéose se situe autour de 1900, et encore jusquà la Grande Guerre. Cest la période glorieuse des synesthésistes, les Kandinsky, les Scriabine, avec leur exceptionnelle capacité psychique et physique de voir les sons et dentendre les couleurs, dont Eisenstein reprit le mythe dans son texte sur la synchronisation des sens . Depuis, par une espèce de méfiance postmoderne envers lidée même de la correspondance (qui semble engager trop lourdement vers un sens unitaire du monde), on les évite plutôt. De Warhol et son Exploding Plastic Inevitable à Xénakis (Polytope de Montréal) et James Turrell (To Be Sung), du disco au clip, les lumières et les sons se dissocient, pour ne plus que sadditionner dans le sensationnel, sans se répondre.
Bullot connaît cette généalogie de la singerie de la lumière (la lumière singeant le son, la couleur singeant la musique), dans les arts et à leurs franges. Lhabileté de son film, cest de déplacer fondamentalement la question, pour parler non plus des équivalences sensorielles entre couleur et musique, mais dune parenté souterraine, principielle et quasi ontologique entre son et lumière. Fantasme de fausse science ou de science fantastique, comme la physique du tournant du vingtième siècle en a produit beaucoup (cf. ce qui sest métaphorisé à partir de la relativité, chez Epstein par exemple ) : la lumière ce sont des ondulations, le son aussi, donc ils doivent bien avoir une parenté. Raisonnement par images, comparaisons et métaphores dont on sait le danger, souvent avéré en terrain philosophique. Le film, subtilement, pose les images, suggère les métaphores, autorise les comparaisons mais se garde bien de prétendre raisonner : il illustre, il catalogue, il recense, il fait défiler. Le son imite-t-il la lumière ? Lenjeu nest pas de se prononcer sur une question aussi difficile, mais de la poser, ou mieux, de noter quelle peut être posée ; ou mieux encore : quelle a pu être posée.
2bis Dun certain rapport au surréalisme
Ce qui éloigne cette encyclopédie de fantaisie du documentaire, cest donc labsence délibérée dun point de vue affirmé comme tel, et spécialement, dun commentaire donnant la voix de lautorité. Les images de Bullot sont généralement discrètes, classiques et modestes, elles nimposent que rarement leur présence plastique dimages ; les commentaires qui les accompagnent, lorsquil y en a, sont neutres, objectifs, parlés par ce qui se donne pour la voix anonyme du savoir universel et, presque, intemporel. Lun des traits les plus remarquables de ce cinéma est cependant la manière dont il force une prééminence du voir sur lentendre (aux deux sens de ce verbe : ouïr, comprendre).
Difficile ici de ne pas penser à André Breton, ouvrant Le Surréalisme et la Peinture par une affirmation de la suprématie de la vue sur les autres sens. À contre-pente du fétichisme de la musique comme modèle au début du vingtième siècle (et encore dans laffaire des synesthésies, où cétait toujours la couleur qui copiait la musique(5).) Breton retrouvait la vieille hiérarchie médiévale des cinq sens, où la vue précède louïe. Cest que, justement, pour lui, entendre cest comprendre cest-à-dire que lentendre nous place sous lemprise honnie de la réflexion, de la préméditation, quand la vision, au moins en principe, reste indemne de cette maladie. La vision est pure, non infectée des calculs de la raison bourgeoise . Elle a une force dimmédiateté, de présentation immédiate et convaincante.
Bullot ne sest peut-être pas souvenu de ces propositions, mais à coup sûr elles se sont souvenues de lui. Cependant, plutôt que la direction Breton arrogante et finalement confuse (car Breton cultive la contradiction, défendant tantôt la pure présentation perceptive, à travers laquelle il profile toujours le monde onirique, tantôt la représentation et la Beauté convulsive ) Bullot suit évidemment la voie Magritte. Les choses sont présentées pour la vue, et celle-ci est bien libre den apprécier par elle-même la présence ; on lui donnera, pour cela, tous les aliments visuels quil faut : Bullot sait filmer, il ne fait pas de cadres oiseux, sa lumière nest pas un bavardage, son montage cultive léconomie ; la savante neutralité de ses moyens techniques nest pas sans analogie avec le pseudo-académisme de la technique magritienne. Et en sourdine, en basse continue ou en contrepoint, la vue est priée de suivre une suggestion existentielle voire essentielle : ce que vous voyez là existe, cela est ; votre vision doit donc saugmenter dune croyance.
On sait que Magritte confiait largement aux titres de ses toiles cette fonction de croyance : cest le trait le plus évidemment magrittien du cinéma dÉrik Bullot, avec en prime la reprise, la circulation des mêmes titres, pour les recycler autrement, en relancer le sens virtuel, comme chez le peintre. Cartes postales en mouvement : originellement, les vues Lumière ; mais dans Le Singe de la lumière, la même expression revient comme sous-titre, pour annoncer dauthentiques cartes postales, authentiquement en mouvement, puisque, gravées dun microsillon (45 tours/min), on les filme en train de tourner sur le plateau du pick-up. Gadget éphémère des années soixante, qui permettait denvoyer ses bons baisers de partout avec en prime un des tubes du moment écho dérisoire de lexotisme des opérateurs Lumière. Dailleurs pas même besoin des titres. Au début de Séchage, sur la vitre du train qui amène le cinéaste en Catalogne, on voit un sigle : une pipe et une cigarette barrées dune croix rouge. Interdiction de fumer mais aussi, à cause de cette pipe exotique, ceci nest pas une pipe (et accessoirement : ceci nest pas une cigarette, dailleurs ). Allusion délibérée ? hasard du tournage ? Peu importe. Qui flirte avec le réalisme fantastique récolte le surréel.
(Surréalisme et encyclopédisme, au reste, ont fait bon ménage. Dictionnaires du surréalisme, encyclopédie des marginaux et prédécesseurs ou compagnons de route, anthologie de lhumour noir, et pour boucler le tout cette prescription : quand donc tous les livres valables cesseront-ils dêtre illustrés de dessins pour ne plus paraître quavec des photographies ? (6) Les films de Bullot, avec leurs épisodes qui sont des chapitres, sans développement rationnel mais au fort coefficient dattraction mutuelle ; avec leur logique incongrue qui cultive lanalogie, la métaphore et le coq-à-lâne contrôlé ; avec les livrets de photographies et de textes qui les accompagnent, les doublent dautant de variantes sont des morceaux dencyclopédie photographique irraisonnée.)
3. Langages du jeu
Il y a, entre les films dÉrik Bullot, si divers dans leurs sujets, quelque chose comme un air de famille, appuyé. Normal, pensera-t-on : ce sont des films personnels, ils ne sont dus quau désir dun même individu. En outre, réalisés sur une durée assez brève, selon un projet cohérent, dont témoignent aussi les photos et les textes, ils sont, avec leur rapport à la fois ingénu et sophiste au document et au savoir, autant de facettes dune même entreprise.
Je trouve pourtant que cet air de famille excède ce quon est en droit dattendre des enfants dun même père, ou alors, que la transmission génétique a été plus systématique et plus généreuse que le veulent les lois de lhérédité. Limpression est frappante lors de projections de ces films à la suite comme ce fut le cas cette année 2002 au Jeu de Paume. Elle me semble liée par-dessus tout à un trait structurel de ces films : leur amour de la parataxe. Effets daccumulation, de juxtaposition, de variation : le montage du Singe de la lumière, de LAttraction universelle, du Jardin chinois (je prends les plus évidents) consiste à enchaîner quelque chose comme des cas, sans que de lun à lautre se marque aucun progrès, ni logique, ni narratif, ni autre. Le Glassharmonika, le clavecin, la carte postale avec microsillon incorporé sont certes liés par une même capacité à produire de la musique, mais le raisonnement qui permettrait de tirer une leçon générale de leur confrontation nest pas tenu. Il y a une série, fondée sur un commun dénominateur, mais dont la teneur, la nature nest pas donnée. Idem pour les activités des pseudo-Chinois de la Villa Médicis : lun peint, lautre se promène, un autre mime une excursion nocturne et poétique pour surprendre sa belle, que sais-je. Bref, le ton Bullot, amusant-amusé. Mais les rapports dun plan à lautre doivent être imaginés, à un autre niveau.
Plus frappant encore et plus révélateur lamplification de cet effet dun film à lautre. Renvois, répétitions, croisements, rimes de film à film. Des titres circulent (les cartes postales sonores ), des plans circulent (une attraction du luna-park dIstanbul, au corps de géante et à la jupe de manège ; une vague californienne se brisant contre la jetée
). En forçant à peine, on pourrait avoir lillusion dun seul grand film dont les autres ne seraient que des parties ou des chapitres. Cela colle bien à lencyclopédisme, fût-il fantaisiste ou précisément parce que fantaisiste. Cela colle bien aussi au magrittisme (on sait la passion du peintre pour les fausses redites). Et surtout, cela définit un ton singulier.
Je résume. Il ne sagit pas de raconter une histoire, même lorsque le sujet semble y pousser ou y prêter, même sil existe quelque chose comme des personnages, comme dans Les Noces chymiques ou déjà dans Le Jardin chinois. Il ne sagit pas non plus de réaliser un documentaire, de donner un point de vue informé, suffisamment développé et argumenté, sur un problème ou un phénomène. Pas davantage, de raconter sa vie au petit bonheur de notes de voyage ou de carnets dimages scandant les intérêts du photographe, critique et écrivain Bullot (nonobstant les deux épisodes dun Journal avoué comme tel, et sur lesquels je reviendrai). Il sagit bien plutôt, et très évidemment, dune espèce de jeu : jeu avec la fiction, jeu avec lidée documentaire, jeu avec lautofiction et lautobiographie, jeu avec la transparence indicielle, jeu suprême, avec le montage (obsession du joueur : arranger, réarranger ses cartes, sans fin).
Le projet nest pas absolument neuf, évidemment, et on pourrait de ce point de vue lui trouver bien des ancêtres. Celui quil me plairait le plus de convoquer serait, je crois, le Calvino de Si par une nuit dhiver un voyageur, avec son double niveau de fiction dun côté la fiction maîtresse, celle du Lecteur qui pérégrine de Livre en Livre, sans jamais parvenir au bout daucun (ils sinterrompent tous et le frustrent), de lautre côté, les amorces de fictions, aussi diverses et inattendues que possible, pourtant souterrainement liées par une lumière ou un sol communs (comme le manifeste ironiquement le fait que leurs titres senchaînent pour former un titre géant, ou une phrase, obscure). Séries, variations, fausses parentés et vraies continuations, un jeu sérieux, sans rien denfantin sauf la capacité à sétonner et à prendre plaisir. Simplement, au Lecteur idéal mon semblable, mon frère, nécessairement un peu hypocrite du romancier, Bullot substitue, mine de rien, une espèce darchiviste du visuel, qui serait à la poursuite, non pas de la fiction parfaite ou dune fiction qui se poursuive, mais du savoir total et totalement fragmentaire.
Dans les espèces de modes demploi de ses uvres quil a publiés ici et là (sous forme de catalogues dexpositions), Bullot donne une clef, transversale : un goût immodéré pour la forme 64 propositions sur (la Chine, lattraction universelle, etc.). 64 : autant que de cases au jeu des échecs, qui est tout sauf un jeu. Noir et blanc : les échecs sont une rudimentaire mais universelle métaphore du bien et du mal, de la vie, du double aspect de toutes choses. Les pièces y sont diverses, chacune dotée dune vraie personnalité et pourtant, anonymes. On sent que cet anonymat dans la diversité nest pas antipathique à Bullot.
3bis Jeux du langage
Les jeux hantent donc cet univers : ceux des enfants (dont la toupie, devenue le sigle de Bullot, serait lemblème parfait) et ceux de lesprit (charade incluse). Mais sil est un matériau, simple, omniprésent, universel lui aussi, avec lequel il est tentant de jouer, cest bien le langage, et ici on ne sen fait pas faute.
Prenons les titres. Le Manteau de Michel Pacha nest pas un manteau. Cest (si je dois en croire le commentaire, peut-être borgésien) un lieu-dit près de Toulon. Une fois terminé le film, qui mapprend cela (car même si jétais originaire du Manteau, je ny aurais sans doute pas pensé spontanément), je lis le titre différemment, quelque chose comme Les Paris de Rastignac ou Le Bordeaux de Montaigne (mes jeux de mots sont un peu plus concertés, un peu moins gratuits que ceux de Bullot). Le langage a été légèrement déstabilisé, désancré de son usage banal. Le manteau de Pacha nest pas un manteau oriental, mais la vision fantasmatique dun trou perdu de la province française par un excentrique. Jaime assez à croire que, en intitulant un autre de ses films LÉbranlement, Bullot a consciemment ou non voulu parler de ce déplacement du langage auquel il affectionne de se livrer. Du Manteau de Pacha, pourquoi naurais-je pas, du coup, le droit de passer au Manteau de Gogol ? dimaginer un Manteau sans maître ? de songer aux portmanteau words de Lewis Carroll ? bref, de laisser dériver le signifiant sagement, tout de même, mais longtemps et doucement.
Lexercice pourrait se poursuivre. Le Calcul du sujet, qui conjoint deux termes à large polysémie (surtout le second), y serait propice, peut-être trop. Je préfère ne pas penser que le sujet en question a des calculs ne voulant trop évidemment que du bien au jeune Félix ; mais je ne puis me défendre dun peu de latinisme, appelé par la préciosité de ce titre, et, avec ces petits cailloux, voir en lui une espèce de petit Poucet dont les traces seraient, tout simplement, ces plans qui documentent avec lopacité de la transparence absolue la naissance, la croissance, la lente maturation dun sujet (de droit, damour, de la phrase et du film). LAttraction universelle nest pas loin datteindre à la même capacité de flottement et de dérive (je lai déjà noté). La Chine intérieure, avec son faux air de Mongolie extérieure et son allusion patente à Lointain intérieur. Le Jardin chinois (remplacez chinois par telle épithète que vous voudrez). Et bien sûr, LÉbranlement, où il faut entendre, étymologiquement là encore, le branle (-bas de combat, de Bourgogne, voire celui, à la Guyotat et far fetched, de l autre main ).
Pour boucler le tout : Ombres chinoises, qui dénude le procédé , si procédé il y a. Les ombres chinoises ne sont pas davantage chinoises que le jardin chinois ; elles ne sont pas romaines non plus, dailleurs, ni originaires du Manteau. Comme attraction universelle ou singe de la lumière , il sagit dune vieille terminologie, sans doute devenue politiquement incorrecte ou en passe de lêtre, et le film avec sa subtile ironie dit ce quil faut en croire : les productions de lombromane sont des signes, mais elles échouent à faire une langue. Pourquoi ? parce quelles ne sont que des analoga, inarticulés au contraire de ces autres signes, ceux de la langue des signes qui permet aux muets de signer . On reconnaît en filigrane une vieille discussion qui a bien occupé les sémiologues du cinéma (puis de la photographie) : langue ou langage ? ou ni lun ni lautre ? Signes ou codes ? ou, décidément et exclusivement, meaning in the usage ? Signer, singer : les sourds-muets, en effet, pour parler, imitent, de tout leur corps. Et si le singe de la lumière était aussi, à rebours, un signe de lumière ?
4. Le photographe et ses modèles
Le portrait que jesquisse est sans doute trop intellectualisé, limage, trop sèche. Il est temps de donner un peu de pâte (comme dans Séchage, décidément lun des plus inspirés de tous ces films, parce quil a gardé à sa grande métaphore et aux petites qui la nourrissent et lirriguent leur plus grande fraîcheur). Faire état de la vibration, optique et pas seulement, qui se propage dune image à lautre ; évoquer un sens discret et sensible du passage de la lumière (comme dans ce plan dOh oh oh !, mystérieux à force de quotidien et plus que tous les autres, surréaliste de lombre des sièges du wagon qui longuement, lentement, majestueusement se déplace à mesure que le train tourne).
Pour quelquun qui vise à constituer une encyclopédie, fût-elle des sciences approximatives et poétiques, Bullot accorde énormément dattention et de soin à la matière dans laquelle il sexprime. Il y a le plus ostensible, le collectionneur dimages, au sens de la carte postale, de lillustration. Ce nest pas hasard, si dans deux versions différentes du texte Le Singe de la lumière, on trouve la même citation des fameuses planches de H. A. Zo (pseudonyme de A. Chazeau) pour les Nouvelles Impressions dAfrique. On sait que ces images avaient été imposées à Roussel par le seul désir que son ouvrage ne parût pas trop mince, et que lécrivain sétait arrangé pour quelles soient imprimées de telle sorte quon ne les verrait quà condition de couper les pages, alors que la lecture de son texte ne le nécessitait pas
En outre, Zo avait dû les exécuter sans avoir pu lire le texte, à laveugle. Quest-ce que limage ainsi produite, sinon une pièce rapportée du sens, un supplément gratuit, arbitraire et inutile ? En faire une référence, pour un manieur dimages, est dune ironie assez féroce. Mais, même dans les plus encyclopédiques moments de cette encyclopédie en développement, la platitude des images nest jamais quapparente : même les plus neutres ont leur vibration, leur bol dair frais.
Récurrence des plans de fleurs, darbres, dherbe foulée. Lenfance de lart, pas en vain associée à lenfance tout court, et même, à la petite enfance. Quest-ce qui vibre plus immédiatement, plus visiblement quune prairie sous le soleil couchant et la légère brise de la Haute-Provence ? Il y a tout un pan de lentreprise qui déborde la sagesse collectionneuse et le cabinet de curiosités (ou de la curiosité). En même temps, on ne perd jamais de vue le désir de platitude, ou plutôt, daplatissement, mais en un sens positif. Images aplaties, comme avec un fer à repasser. Impossible de ne pas penser à Bresson, à ses consignes de précision, de sobriété et de pudeur. Bullot dailleurs le sait bien, qui observe au passage : Je préférais, en lieu et place de comédiens, confier linterprétation à des modèles, parfois grimés et costumés [
] ou, le plus souvent, à des personnes en situation de jouer leur propre rôle
(7) Le modèle bressonnien nest pas un acteur : il ne joue ni nexprime rien, il livre une surface à cinématographier, à écrire avec du mouvement et de la lumière ; il est léquivalent pour lartiste dune chose, il en a lêtre-là passif. Au reste, le comportement des modèles de Bullot nest pas le même que chez son grand ancêtre (à tout prendre, on serait plus près par exemple du style de Cavalier, lequel provient lui aussi de Bresson mais cest une autre histoire).
Cartes postales en mouvement : un film, depuis Lumière auquel Bullot, on le sent, est viscéralement attaché, cest au départ une vue, à larrivée, un cliché. Mais cliché , avant de désigner linsupportable stéréotype, le topos ennuyeux, a longtemps voulu dire simplement photographie . La carte postale en mouvement, cest ce qui joue à retrouver la vue sous le cliché, et qui, par ce mouvement, pourra atteindre un destinataire. Retourner à lorigine, my frotter, produire la critique de cette illusion exotique. Faire de cette tension entre limagerie et le réel lobjet du film.(8) Toujours la même obsession : débusquer le jeu dans le langage (ce qui fait quil joue , quil déraille, quil tourne fou) ; et traquer le cliché dans limage (ce qui fait quelle ment, quelle triche, quelle ne fait pas droit au monde). Mais le faire sans perdre ce précieux jeu, cette précieuse tricherie, qui sont lessentiel du cinéma, qui sont le cinéma même.
Les humains que lon voit dans ses films sont naturels : ils sont eux-mêmes, quils posent (Michel Pacha) ou ne posent pas (Séchage), voire posent pour avoir lair de ne pas poser, ou linverse, comme dans les deux journaux filmés. Lorsquils doivent devenir des personnages de conte (jamais de roman : la fiction nest pas un roman dans cet univers), ils posent davantage, bien sûr. Mais jamais de drame. Cest ce qui touche dans les étranges Noces chymiques, dont on sent bien quelles ont été faites pour se donner le droit de filmer un couple denfants, à lâge ambigu du premier érotisme différencié. Comme tous les enfants, ceux-ci surjouent ; en même temps, ils se contentent dêtre là, de marcher, de dormir, de se livrer aux activités mystérieuses à force dêtre simples du quotidien.
Qui conçoit le cinéma comme art de la figuration dun modèle selon son être doit nécessairement en arriver à penser au montage comme à une écriture. Cest, encore, la leçon de Bresson, et elle se retrouve, déclinée diversement, chez tous ses grands héritiers, de Straub à Pialat ou Cavalier. La parataxe que cultive Bullot na pas dautre explication : des plans qui se suivent ont nécessairement une relation, quil sagit de découvrir. Dans le plus purement narratif de ses films, Séchage (qui ne fait en principe que raconter une seule grande action), il est loisible de voir la succession des paysages, la descente dun ermitage dartiste en montagne jusquau petit musée dans un village au bord de la Méditerranée ; mais ce qui compte cest ce qui fait voir muettement la valeur du trésor de peinture transporté, et qui mérite quon sempêche pour lui de boire, de séponger le front, de siffloter mains dans les poches. Muettement encore, les deux épisodes de Journal, où les courses du petit bout dhomme, dabord trébuchantes ( château branlant , comme on disait lorsque jétais petit), puis assurées, ont en commun de naller nulle part, nulle part de discernable ; cest donc que, là encore, ce nest pas le récit qui domine (que dirait-il, dailleurs, sinon banalement le passage du temps ?), mais la suite des actions prenant à travers le montage dimages aplaties un sens opaque, inattendu. Et, inattendue aussi, la suite des affects.
4bis Le cinéma comme modèle du cinéma
Dans ses notes de travail sur Le Manteau, Érik Bullot observe en partant pour Istanbul que le théâtre de Michel Pacha [lui] offrait le soupçon dune forme cinématographique possible.(9) À coup sûr, réfléchir sur la loi de la gravitation, sur lombromanie, sur la relation de similitude fantastique entre son et image, mettre en scène quelques figures alchimiques a été pareillement loccasion de chercher une forme (cinématographique) possible. De même, et davantage encore, filmer lenfance de son enfant, lavènement dun sujet au sens et à la culture, les atmosphères familières (la maison de famille) ou exotiques (les Baléares, la Californie, lItalie) quil traverse, cela na de sens quà chercher une forme.
Bullot est un grand connaisseur et amateur de cinéma davant-garde (et aussi de ce cinéma poétique et personnel pour lequel il nexiste pas de nom, et quil vaut mieux ne pas appeler expérimental ). Ses articles, ses conférences reviennent sur Chaplin et Lumière, sur Keaton et Vertov avérant un tropisme pour lorthochromatique en même temps que pour un certain cinéma de la fascination du mouvement. Tout cela nest pas inattendu de la part dun photographe, qui estime à sa juste valeur la matière de limage argentique, et de la part dun cinéaste forcément postmoderne, qui sait que le cinéma sest toujours défini quelque contradictoires quaient été ses définitions par rapport au mouvement. Le cinéma de Bullot semble cultiver le mouvement pauvre (comme on dit art pauvre ). Plans souvent fixes, ou alors, immenses marches caméra au poing (démonstrativement, pour accompagner les premiers pas de bébé, et les suivants).
Comment imaginer la conciliation entre cette pratique et ce goût ? entre des films sobres, confiant beaucoup à un commentaire verbal au moins implicite, et les burlesques ou les explorateurs du monde ? Je ne vois pas de meilleure réponse que celle qua suggérée Bullot lui-même, dans la brillante intervention quil a offerte autour de ce quil appelle le pas . Le pas définit la relation entre le corps et lintervalle.(10) Par cette formule remarquablement synthétique, sévoque en creux (la conférence était consacrée à dautres films que les siens) une efficace explication de lénigme de ce cinéma, attaché également au tout concret (le corps, ses mouvements, une conception du dynamisme qui passe avant tout par les gestes, fussent-ils minimaux, des figurants ou des modèles ) et au tout abstrait (lintervalle, les rapports intellectuels et sensoriels à la fois que le cinéma établit entre blocs despace-durée, comme disait Deleuze, et blocs de sens, comme ajoute in pectore Bullot). Les films quil aime sont ceux qui ajoutent du pas dans le pas : de lintervalle abstrait à lintervalle concret que franchissent les pieds. Films de voyage et de marche, films qui documentent la locomotion animale et humaine (on voit aussitôt quel rôle jouent les burlesques dans ce tableau).
Je ninsiste pas, car la clef est presque trop parfaite. Lambition dÉrik Bullot, cest de trouver, à chaque nouveau film, une façon nouvelle ou renouvelée de produire ces pas dans les pas , de faire voir des mouvements quil a vus et qui réclament notre attention, et en même temps de la montrer à son pas. Faire du cinéma, cest réfléchir sur le cinéma : ce postulat de base du cinéma dauteur et du cinéma dartiste, qui nous est devenu évident à travers quelques figures envahissantes comme celle du Godard des films-essais, nest au fond que la traduction particulière de laxiome auquel les Formalistes avaient su donner la force apodictique dune évidence. Lart, cest le souci de lart, cest laffirmation de lart. Ajoutons à cela le crédo moderne, que lart, cest la conscience de lhistoire de lart, et voilà la toile de fond du travail de cinéastes comme Bullot.
5. La vie de famille
Reste une dernière dimension, qui vient préciser et compliquer la signature Bullot. Tout film est un film de famille : on le sait, aussi, depuis les Lumière, dont tout le talent outre le commerce pour lequel ils avaient du génie fut dapprivoiser aux dimensions du cercle familial le monde entier, dont ils firent une exposition universelle . Cette leçon-là aussi a été retenue par Bullot. Bien sûr, avec le passage du temps, la perte de lEmpire, les désastres de la guerre (et même de deux guerres), le relookage de la bourgeoisie triomphante, on ne peut plus penser quil faut sapproprier le monde. Bullot ne filme pas des femmes de colons jetant des sapèques aux petits Vietnamiens, ni des Ashantis exposés dans un zoo, comme le firent les opérateurs des deux frères. Il filme Gênes une descente vertigineuse sur la mer , Istanbul un ferry qui traverse le Bosphore, un marchand de ballons , Santa Monica un patineur à roulettes non comme sils étaient siens, mais pour les sensations, toujours aérées, quils lui procurent. Il ne sagit plus du regard colonial, qui ne marque laltérité que pour la stigmatiser comme bizarre ou la récupérer comme inoffensive. Cest au contraire un regard distant, qui cherche (je plagie sa formule) la distance dans la distance .
Paradoxalement, ce qui se communique au spectateur cest alors limpression de la plus grande intimité. Filmer lintime est un projet répandu, et, même dans le champ de lart (du cinéma qui se montre et sexpose), il ne manque pas de cinéastes qui ont fait de leur biographie le matériau de leurs films. Lintimité de Bullot, faut-il le dire, na que de lointains rapports avec ces projets souvent puissamment impudiques (voir Boris Lehman ou Joseph Morder). Sa proposition, paradoxale et ironique comme à peu près toutes ses propositions, revient à ceci : on ne filme jamais mieux lintime quen ne laffichant pas. Filmer lintime, cela peut passer par lapparition dans les images du corps des êtres proches, voire du sien (encore que Bullot dans Le Singe de la lumière ne soit pas Bullot mais un modèle). Mais cette présence visible nest pas indispensable, et il y aura autant dintimité dans lintervalle particulier que lon produira, dans le choix discret dune sensation plutôt quune autre (dune vague roulant sur la plage, plutôt que de la suivante), dans le friselis de la lumière que lon a éprouvée.
Bullot a commencé, voici quelques années, un journal filmé dont léconomie est, à ma connaissance, quasi unique. Aucune anecdote ou, rien que des anecdotes, mais totalement dés-anecdotisées par le ton neutre, le montage énigmatique, la parataxe, la succession de sensations et daffects légers. Pas de récit, pas de datation, pas de mots. Plongée dans une instantanéité éternelle. Le temps le temps réel, celui du référent passe, incontestablement, on le voit à lallure de lenfant, nouveau-né quon baigne (déjà un visage de petit dhomme), bébé en barboteuse délicieusement rétro qui esquisse la station debout, tout petit qui court et trébuche, petit garçon sage en tenue du dimanche avec cravate. Mais rien dans le temps du film ne fait écho à cette fuite du temps, de la vie. Pudeur ? sans aucun doute. Mais aussi, mais surtout, désir de filmer lintime comme le reste (parce que le reste est filmé comme de lintime).
5bis Une économie de lart
Érik Bullot est aussi photographe, écrivain, lai-je déjà dit ? Une autofiction, le portrait dun grand-père ou grand-oncle(11) ; un essai-fiction(12) à la tonalité proche de celle des films. Aucune prétention dans cette polytechnique, pas de poudre aux yeux ( voyez, je sais tout faire ), mais la conséquence ou la prémisse du travail obstiné quavèrent les films. Lart est, aussi, un artisanat. Il a tout avantage à fuir les moyens complexes, vite disproportionnés. Son circuit économique le plus naturel nest pas un circuit marchand, pas un circuit médiatique, mais une simple ligne droite, du producteur au consommateur. La métaphore du peintre qui dun seul coup peint, sculpte et produit une action (un happening si on veut) tout cela, parfaitement naturel et parfaitement intégré dans le monde tel quil est, avec la beauté de sa lumière et le gris de lasphalte est la meilleure description de cette économie.
Sommé par moi il y a peu de sexpliquer publiquement sur la relation du cinéma à lart(13), Érik Bullot eut cette idée frappante, que le cinéma avait surtout été envisagé comme membre putatif de la société des Muses sur un mode étrangement virtuel, jamais actualisé au présent, toujours pensé au futur, puis au passé comme une promesse jamais effectivement tenue, celle de la réunion des arts du temps et des arts de lespace, promesse dont le synchronisme du son et de limage, et ses avatars, auraient été lemblème et parfois presque lallégorie. Un art qui aurait eu lieu : singulière conception, de la part dun pratiquant de cet art même. Mais elle explique, mieux sans doute que tout commentaire, ces traits que jai relevés dans les films la disjonction voulue des items, la distance cultivée du commentaire, lattachement à certain bégaiement de la forme et de lexpression (voir, symptomatique, la longue séquence du Singe de la lumière où les sujets, parce quils sécoutent, ne peuvent plus parler proprement).
Lidée de la promesse jette aussi une intéressante lumière sur la place de ces films dans le travail densemble de Bullot, sur leur économie. (Faut-il le rappeler, économie vient de loikonomos, lintendant, le gestionnaire de la maison. Léconomie de lart, cest aussi affaire personnelle, intime même.) Ricciotto Canudo, à qui Bullot fait hommage de cette promesse, avait été le créateur du Club des amis du septième art. Un club, justement comme si la promesse ne pouvait être tenue quenvers le petit nombre. Lumière avait entrepris de montrer le monde à tout le monde (cest-à-dire à la bourgeoisie occidentale). Vertov entendait ouvrir les yeux des larges masses sur la réalité. Lart du cinéma, cela a été sensiblement autre chose, une possibilité assez intellectuelle au fond, qui ne pouvait concerner que les amateurs. La subtilité, la singularité du cinéma dÉrik Bullot, ce qui lui donne sa plasticité mentale, cest de tenir les deux bouts de cette histoire, sans jamais lâcher ni lun, ni lautre.
1. Érik Bullot, LAttraction universelle, Galerie Snapshot, Amiens, 1994, n.p.
2. Faber Birren, Color. A Survey in Words and Pictures. From Ancient Mysticism to Modern Science, Secaucus, N. J., Citadel Press, 1963.
3. Louis-Bertrand Castel en expose le principe dans son ouvrage La Musique en couleurs (1720) ; dautres instruments mêlant son et couleur furent construits ultérieurement, mais demeurèrent fort discrets ; cf. Faber Birren, Color, op. cit.
4. Voir notamment Jean Epstein, LIntelligence dune machine (1930).
5. Voir, révélateur, le titre du célèbre article de Gance, dans les années vingt, Musique de la lumière .
6. André Breton, Le Surréalisme et la peinture, Gallimard, 1965, p. 32.
7. É. Bullot, 6 notes brèves pour une anagramme , Le Singe de la lumière, credac, 2002, p. 8.
8. É. Bullot, Cartes postales en mouvement , Documentaires, n° 11, 1995, p. 173
9. Cartes postales en mouvement , op. cit., p. 173.
10. É. Bullot, Le pas , in J. Aumont, dir., Aventure et Cinéma, Cinémathèque française, 2001, p. 31.
11. Tombeau pour un excentrique, Deyrolle, 1996.
12. Jardins-rébus, Arles, Actes Sud, 1999.
13. Pour le cycle de conférences tenu au Collège dhistoire de lart cinématographique à la Cinémathèque française, en 2001-2002. Voir J. A., dir., Le Septième art. Le cinéma parmi les arts, Éd. Léo Scheer, coll. Cinéma , 2003. Le texte dÉrik Bullot, La promesse , est p. 57-71.
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