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Candice Breitz : images infectées
Pascal Beausse
Les images de Candice Breitz semblent atteintes de curieuses maladies. On y reconnaît facilement les stars de la pop culture, on peut même jouer au Trivial Pursuit des médias et retrouver de mémoire les titres des films et clips doù elles sont tirées, mais le petit jeu de lérudition est inutile puisque ces images apparaissent comme déviées de leur programme initial. Tout se passe comme si le travail de Candice Breitz consistait à infester de virus médiatiques les produits de la culture visuelle contemporaine. Les formats audiovisuels majoritaires films hollywoodiens, soap-opéras, clips vidéo sont détournés, découpés, remontés et régurgités dans une durée fatalement cyclique, soumis à une logique implacable quoique inconnue jusqualors. En ces temps où la critique des médias est à la mode, lartiste peut situer son activité au-delà dune simple attitude « critique » (dont on ne connaît que trop les limites bien-pensantes). Dans un monde où le phénomène de globalisation sétend aussi par la diffusion tous azimuts, sur tous les territoires, sous toutes les latitudes des mêmes produits culturels formatés, il est possible dinventer une nouvelle vie aux personnages et messages médiatiques. Inventer une vie insoupçonnée des images. La vie rêvée des médias. Au plus profond de linconscient dHollywood MTV & Co.
Candice Breitz se livre à une immersion dans le bain spectaculaire. Ses méthodes de travail sont historiquement synchrones avec lémergence du home-studio numérique et la diffusion doutils autorisant le public à se saisir des flux dinformations pour les retravailler, les faire siens, en inventer des versions personnelles. En faisant repasser par sa table de montage les images du network global, elle leur invente de nouveaux scénarios. Non pas des scénarios narratifs, mais essentiellement linguistiques. La véritable matière première de son laboratoire de virologie médiatique est le langage.
Impuissance de la parole
Lune des caractéristiques récurrentes de ses installations vidéo est la mise en boucle. Une mise en boucle systématique conduisant à la répétition ad libitum dune phrase, dune locution, voire dun simple phonème. La parole est emmenée dans une dimension anti-performative : loin davoir quelque effet sur les personnages ou lhistoire, elle nagit plus que sur elle-même, dans une involution régressive, qui la vide de sa capacité à produire du réel. La parole devient un matériau libéré, vivant dans un espace sonore impur, privé de sens. Inintelligible. Concrètement, les dispositifs de Candice Breitz produisent bien souvent un chaos sonore, où senchevêtrent les voix dune assemblée de locuteurs. Nul dialogue, nulle construction narrative : ces têtes parlantes sexpriment toutes en même temps, mêlant la tessiture de leurs timbres de voix, produisant un patchwork sonore sans harmonie. Cest leffet Tour de Babel, qui donne dailleurs son titre à Babel Series, mais qui peut tout aussi bien désigner Four Duets ou Karaoke. La langue récurrente est langlais, lingua franca dune planète sous lemprise de lEmpire.
Karaoke est justement construit sur le principe du divertissement collectif lui donnant son titre. Réunis en cercle centripète, les moniteurs vidéo produisent cette illusion dun groupe rassemblé par la même chanson, et cernent le spectateur comme une ligue visant à le convertir à la religion de la muzak. Cest une sorte de chorale qui ne fantasmerait pas sur une communauté perdue dans un passé idéalisé. Une chorale autiste, au sein de laquelle chacun chante sous la dictée de lécran vidéo, avec lapplication du (plus ou moins) bon élève. Aucun des chanteurs nest de langue maternelle anglaise. Et lexercice auquel ils sadonnent tient autant à la capacité de reproduire une mélodie quà celle de prononcer correctement les paroles en anglais. Karaoké produit un effet anti-Benetton. Karaoké ne rêve pas une communauté mondiale idyllique rassemblée par un standard classique du répertoire pop. Les différences et inégalités sexpriment ; mais aussi les stratégies pour contrer labsence de maîtrise : ainsi, lun des chanteurs siffle la mélodie plutôt que den chanter les paroles. La norme est ici laptitude à copier et imiter les accents dune culture non native mais homogénéisante. Peut-on se parler en usant uniquement de paroles de chansons ou de répliques de feuilletons ? Et quexprime-t-on alors de son individualité ? Cest toute la violence du modèle autoritaire et de la conformation à la règle qui sexprime ici, jusquà la cacophonie inévitable.
De Making-Of
Chacune des uvres de Candice Breitz est construite sur un principe unique et structurant, appliqué avec une systématique et une précision autorisées par le montage numérique. Puisque tout objet audiovisuel est réduit aujourdhui à un paquet doctets, puisque chacun de ses fragments est sécable et manipulable, tous les détournements sont possibles. Lartiste met en application cet impensé de la machine spectaculaire et de son corollaire : le programme « faites-le vous-même » livré en bonus. Il ny a cependant, malgré les apparences chaotiques, aucune volonté de se limiter à une simple démonstration de possibilités de manipulations audiovisuelles inexplorées.
Candice Breitz se livre à une sémiotique radicale, irrévérencieuse, qui met à jour les réflexes langagiers dans leur dimension auto-réflexive. La langue est désossée pour aller à lessentiel de son contenu : au processus dindividuation. Le principe des Four Duets consiste à découper linterprétation des chansons en ne conservant que les « I », « me » et « you », et à mettre en vis-à-vis les deux versions dune même chanson ainsi remontée : la chanteuse répétant « je, je, je
» et « moi, moi, moi
» fait face à son double répétant « tu, tu, tu
» et « toi, toi, toi ». Trouble de la réduction du monde à un duo narcissique. Vertige de légotisme.
Le B.A.-BA des médias
La méthode du sampling est appliquée au langage, ainsi déconstruit. Babel Series pousse ce principe de mise en boucle jusquà ne retenir quun phonème dans les clips de Sting, Prince, Madonna, Abba, Grace Jones, Freddy Mercury et George Michael. Lun répète « da-da-da
», lautre « ma-ma-ma
», ou encore « pa-pa-pa
», « no-no-no
». Cette phonétique articulatoire produit un maelström sonore, un magma où les bases du langage articulé sont superposées, intriquées. Le sample mis en boucle systématiquement, brutalement, donne limpression de ce que lon appelle dans la culture du vinyle à microsillon un « disque rayé ». Le média bégaie. La machine balbutie sans sépuiser, en gardant le rythme, implacablement, sans concession.
Le montage est le mode opératoire primordial du monde audiovisuel. De façon communément admise, cest une façon de produire un effet despace cinématique à partir de fragments enregistrés pris dans le réel. Leffet de réel propre aux modes de narration audiovisuelle vise à créer une réalité spécifique, qui se pense autre que la réalité effective. Ce surplus de réel produit par lespace cinématique est aboli par Candice Breitz. La présence des voix, quelle manipule comme des objets, échappe à leurs locuteurs. Cest une application non narrative du principe de la « voix acousmatique », décrit par Michel Chion : par la répétition radicale, la voix échappe en quelque sorte au corps qui lémet, elle se décorporalise. Lespace sonore créé par Babel Series sautonomise des images, qui représentent des figures mécanisées par le rythme constant des boucles les enfermant. Les voix des pop stars sont bien émises par des effigies humaines, mais leur répétition et leur enchevêtrement créent un espace sonore spécifique, étrange, échappant aux corps. Des voix désincarnées, décorporées. Dans les mains de Candice Breitz, le montage est une arme de déconstruction.
La vie secrète des superstars
Soliloquy Trilogy applique ce principe de déconstruction par le montage au travail des acteurs dans le système hollywoodien. Seuls sont conservés les plans où lacteur principal dit son texte. La durée du film est réduite au temps de parole de la star. Cette lecture post-marxiste du travail spectaculaire, qui se concentre sur le travail effectif, invente une autre histoire, concentrée sur le monologue du personnage central dans le film originel. Elle fait aussi appel au travail mental du spectateur, qui reconstruit les ellipses par la réactivation de sa propre mémoire du film. La manipulation opérée par lartiste invite le spectateur à procéder à son tour à une manipulation iconoclaste, en inventant une vie hors champ des superstars, libérées du scénario et de son marketing.
Linstallation Mother + Father amplifie cet effet de détournement des acteurs hollywoodiens, en reprenant le principe faisant de chaque moniteur sur son socle léquivalent dun personnage. Provenant de plusieurs films ayant en commun de traiter des relations familiales, décontextualisés (le décor sur lequel ils sinscrivaient plastiquement est effacé numériquement et remplacé par un fond neutre), les acteurs produisent dans lespace dexposition un méta-film résultant du remontage de leurs répliques dans un nouveau scénario improbable. Tout linconscient moral dHollywood resurgit, en faisant émerger les schémas psychologiques et les répartitions caricaturales des rôles dans la sacro-sainte famille, telle que fantasmée par la société américaine et son ordre replié sur la tradition.
Becoming sattaque à un autre stéréotype récurrent du cinéma de divertissement : la rupture amoureuse. Chaque séquence, réalisée comme pour Soliloquy sur le système dun découpage des répliques de la seule actrice principale, est rejouée par lartiste, en noir-et-blanc et sur fond neutre. Il sagit de devenir lactrice, de se fondre dans son rôle en mimant son interprétation. Cest le principe du lip synch, appelé play-back en France : présentées dos-à-dos, les deux interprétations sont unifiées par la voix de la star. Lartiste applique littéralement le principe dune émission de MTV où les ados spectateurs de la chaîne deviennent les sosies de pop stars le temps dune émission. Comme les meilleurs artistes de notre époque, Candice Breitz combat laliénation par ses propres armes. Elle surenchérit sur la fétichisation du star system en endossant lépouvantail de ces personnages formatés par lesthétique spectaculaire. La version froide, privée de glamour, quelle restitue de la fiction nen met que mieux en évidence les procédés de surfabrication, lartificialité. Les abus des méthodes de type Actors Studio se révèlent dans tout leur dérisoire. Après ce démontage en règle, les étoiles ne peuvent définitivement plus prétendre à faire rêver. Quant à lartiste, elle assume le statut dindividu lambda, parasite des médias de masse.
Altérité, exotisme et appauvrissement du langage
Aïwa to Zen diffère sensiblement : cette fois-ci, Candice Breitz tourne des scènes, dans un décor unique, avec cinq acteurs. Ce passage à la réalisation entérine pourtant son analyse du formatage de la communication inter-humaine. Pour interpréter les épisodes de ce feuilleton type, les acteurs ne disposent que de cent cinquante mots : tous ceux que lartiste a pu lister de mémoire avant son premier voyage au Japon. Issue des lexiques de lart, de la marchandise, de la cuisine et du tourisme, cette liste assume sa pauvreté, comme une collection de clichés exotiques sur une culture riche de son altérité. Sans grammaire, les acteurs japonais utilisent cette liste réduite pour jouer à la communication. De bonne grâce, ils caricaturent leur propre culture, en montrant combien la richesse des rapports humains est dépendante dune maîtrise du langage. Cette vraie-fausse fiction, réduite à ses minima narratifs et linguistiques, apparaît comme une parodie de programme télé vernaculaire, en attente dun supplément de mots, syntaxe et grammaire, pour prendre la densité du réel.
Un virus dans la télé
Les stratégies de recyclage médiatique opérées par Candice Breitz correspondent à notre époque marquée par lauto-référentialité des médias. Les médias de masse ont créé un monde en soi, un océan informationnel au sein duquel les récepteurs ont développé une relation symbiotique. Ce monde, cest la médiasphère. La multiplication des interfaces permettant dagir sur les contenus médiatiques a ouvert la possibilité déchapper à la relation binaire émission-réception entretenue par la génération précédente, cantonnée dans la passivité. La manipulation des matériaux médiatiques est devenue le mot dordre émis par les industries communicationnelles elles-mêmes, dans le but de renforcer le lien de dépendance marchande. Mais le recyclage et la recontextualisation permettent déchapper au travers qui consisterait à se conduire en bons élèves par la reproduction des esthétiques dominantes. Si la matière utilisée par Candice Breitz est ready-made, elle nest pas soumise au schéma tautologique du Pop, qui consisterait simplement à réitérer dans le champ symbolique de lart les icônes de lépoque. Les virus quelle emploie, et les formes inédites quils engendrent, offrent une autre lecture de la culture populaire contemporaine et des rapports sociaux. Le virus du langage primordial, le virus du remontage symbolique ainsi que le virus du doublage parasite invitent à regarder la réalité à travers la culture. Regarder à travers les productions des mass médias, en les infectant de virus, cest inventer une morphogénétique de la culture populaire. Candice Breitz crée des monstres extirpés du spectacle, pour révéler combien, dans leur milieu naturel, les pantins médiatiques diffusent les stéréotypes et les modèles formatés. Souvre alors un véritable procès de la réification des rapports humains promue par le système spectaculaire-marchand.
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