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Ventriloquie
Mathieu Capel
« Comment placer [
]
loreille à lorée de lil
la rétine à même le tympan
le dedans entre les dents
et le dehors dedans ? » (1)
Le cinéma est à lextrémité du temps, logé en un présent instable, surplombé par limposante masse du passé. Comme la photographie, il atteste, sinon la véracité dun événement, lactualité de son enregistrement. Aussi loin quil veuille remonter le temps, il reste fatalement contemporain à son objet. Mais il trouve comment donner le change, grâce à des tours enfantins mais éprouvés. Dun côté la reconstitution et ses costumes, et de plus en plus, en guise de caution, la recherche dun plus grand réalisme. Finis les collants unis de Robin des Bois, place aux culottes de cuir grossier salies. Le cinéma cherche en lhistoriographie et lanthropologie les moyens dêtre moins présent et mieux passé. De lautre côté lenquête recueille les témoignages, quelle entrelarde presque toujours dimages darchives, animées ou non. Le survivant se souvient quand larchive tente de donner corps à ses paroles. Mais il sagit surtout de ne pas démissionner : il faut montrer des images pleines et captivantes, tandis quun visage remuant ses lèvres se drape dans sa sobriété et active limaginaire. Lune des obsessions du cinéma est un brillant paradoxe : vouloir montrer le passé, cest-à-dire le vêtir des oripeaux du présent. On assiste alors à « cette collusion entre le présent et le passé, qui est le film commercial dans toute son horreur. » (2) Combien de films pour montrer le passé en sa qualité de passé ? Cest-à-dire, combien de films pour risquer de prendre pour objet limmontrable, sans jouer à lapprenti-sorcier et ressusciter dun coup de caméra tel fantôme centenaire ? La pellicule impressionnée peut-elle rendre compte de ce qui silencieusement lie les choses et leur donne leur poids, ce passé dont elles ne sont que traces ? Donc, combien de films pour montrer les profondes ramifications du présent sans les écraser en un digest cinégénique ?
Avant dêtre le support discret dune histoire, le cinéma est le mixage laborieux de sons et dimages. Avant dêtre contexte, le monde est un texte infini, foisonnant, multidirectionnel. De même que le présent nest que la pointe du passé, un personnage de cinéma nest que le sommet dun polyèdre aux millions de faces. Un film est ainsi lagencement de plans de coupe pris dans ce polyèdre, agencement auquel on peut donner une allure lisse et régulière (narration linéaire), ou bien accidentée (narration fragmentée, qui accuse lintervalle entre les plans). Pour évoquer une histoire vieille de dix ans, Hear mud in your eye choisit la deuxième option.
La séquence introductive peut ainsi se lire comme lexplicitation dune démarche qui conduit Thomas Bauer à risquer la multiplication en guise de simplification. Plutôt que de tordre une histoire pour la rendre plus linéaire et la soumettre à linjonction dun réalisme clair plutôt que de se plier aux habitudes énonciatives du cinéma, début, fin, liens de causalité dénudés, il opte pour une mise à plat générale.
Ses personnages sont dabord isolés les uns des autres. La mise en scène en est chaque fois différente. Chacun a son décor propre, son type de discours. Chacun assume un rôle particulier dans cette histoire, qui un bourreau des curs, qui une victime, qui un intermédiaire... Mais au lieu de légitimer cette répartition par un long travail danalyse psychologique, Thomas Bauer a lintelligence de leur assigner à chacun une position différente dans le schéma de construction narrative. Lhistoire de leur rencontre est donc reproduite, sans quil sagisse là dune redite, par la mixtion de principes narratifs hétérogènes.
Les interviews de Bob et de Dave sont filmées très simplement, en plan fixe, de trois-quarts, au profit dun discours maîtrisé et clairement audible. À Bob et Dave revient donc la charge dassumer la part la plus classiquement narrative du film, ce que permet leur facilité délocution et danalyse. Le rôle de Tania est similaire bien quavec lui sintroduisent certains décalages. Lui aussi contribue au bon déroulement de la diégèse. Mais cette fois-ci, limage est troublée par le reflet de la rue dans la vitre dun restaurant, et les paroles sont désynchronisées du mouvement des lèvres. On assiste donc à un feuilletage du plan, comme si laveu de la distance imposée par la vitre entre la caméra et son objet empêchait le film datteindre (ceci dit sans jeu de mot) à la transparence des séquences de Bob et Dave. Ce processus de distanciation et de désynchronisation saccentue avec le personnage de Pam, ex-femme de Bob, dont on ne connaît que la voix, superposée à des images sans rapport direct avec elle, quand ce nest pas à un fond noir. Néanmoins cette voix fait écho à un autre personnage féminin, silencieux, dont lidentité reste mystérieuse tout au long du film quil sagisse de Pam reste plausible. Quant à Nancy, elle aussi est traitée simplement, à la différence quil ne sagit plus dune interview mais dun bref échange avec Dave.
Bob, beau parleur et play-boy vieillissant : discours maîtrisé, facilités rhétoriques. Mais, à la fin du film, Bob-le-rhéteur aura perdu la parole. Ses deux dernières apparitions sont en effet muettes. Linterview fait place à lobservation dun comportement, notamment lorsquil est étendu sur son lit. De lun à lautre, la différence est de taille puisquau lieu de lécouter, on le regarde parler. Bob se transforme en objet danalyse. Dave subit le même traitement. Le dernier plan du film le montre qui déglutit : le corps prosaïque devient alors la seule instance énonciative. De la parole au silence, les personnages suivent ainsi un spectre sonore qui se déploie sur un mode syntagmatique, en respectant le déroulement de lhistoire, mais également sur un mode paradigmatique, puisque dès le début il contribue à les caractériser. A ce titre, Tania occupe une position primordiale. Chez elle on trouve encore la faconde de Bob, mais déjà fragilisée par un décalage entre le son et limage. Elle trace donc une ligne de démarcation entre dun côté, Bob et Dave, et de lautre, Pam dédoublée (et Nancy, pour dautres raisons : on verra lesquelles) ; dun côté, une parole énoncée clairement, filmée simplement ; de lautre, lasynchronie.
On ny retrouve pas la fille de Bob, ladolescente qui ouvre le film, parce quelle agit en sa périphérie. Son personnage ne semble pas prendre part au même processus. Il est en fait le rappel dune situation antérieure au film. Thomas Bauer hérite de cette histoire particulière, brute, dont il tente de donner la représentation la plus juste. Mais il hérite aussi des règles que le cinéma a édictées au fur et à mesure de son développement. Souvenir du cinéma den face, du cinéma davant.
Quel est-il, ce cinéma ? Classique, linéaire, commercial
Peut-être, mais le définir précisément à partir de ces termes serait fastidieux il nest même pas garanti quon le puisse. A laune de Hear mud in your eye, ce cinéma est en tout cas celui de lhomogénéité spatiale. En effet, parmi les scènes de la fille de Bob se trouve la seule où interviewé et interviewer semblent liés par un même mouvement de caméra. Les protagonistes partageraient alors un même espace. Il sagit là dune entorse au principe général du film, qui ne donne aucune solution de continuité dun espace à un autre. Ce cinéma-là procède donc par réduction ou effacement des intervalles entre les plans, pour conférer à leur enchaînement la linéarité propre à susciter une adhésion directe. Doù que la temporalité soit traitée de manière à identifier facilement époques et durées, donc à permettre leur inscription immédiate dans la chaîne chronologique. On tombe alors dans le travers décrit plus haut, cest-à-dire lincapacité à révéler lépaisse doublure du présent.
Hear mud in your eye tente à linverse de respecter les distances, de rendre compte des dénivellations spatiales et temporelles. La réalité quil veut retranscrire procède par enchâssement ou par accumulation. Deux conceptions sopposent ici. Pour lune, un film tisse, à partir dun simple fil, un écheveau de plus en plus complexe, pour livrer au final une version particulière du réel, qui est lasymptote de la courbe narrative. On y utilise la méthode des approximations successives. Pour lautre, le monde est un creuset dans lequel il faut puiser. A la manière dun souffleur de verre qui dun peu de silice en fusion tire une improbable forme, le cinéaste doit alors dégager les lignes de force dune structure jusque là noyée dans une masse déléments indifférenciés. Le principe en est la différenciation.
Fiction contre documentaire ? Plutôt, cinéma de lanecdote contre cinéma de la mémoire. « Lhistoire est essentiellement longitudinale, la mémoire est essentiellement verticale. Lhistoire consiste essentiellement à passer au long de lévénement. La mémoire consiste essentiellement, étant dedans lévénement, avant tout à nen pas sortir, à y rester, et à le remonter en dedans. » (3) Doù que la seule parole ne suffise plus. Volatile, instable, elle ne dure que le temps de son émission. Sexplique ainsi la soudaine aphonie de Bob et Dave. Tous deux sont présentés dès labord comme de simples émetteurs. Limage saffadit : elle nest quun support du discours. Tania, Nancy, et la supposée Pam, dabord silencieuses, prennent corps avant de nêtre que voix. Ces corps eux-mêmes portent le sens. Ils donnent à lire une histoire écrite par les formes, les volumes, telle façon dêtre assis, de fumer, de regarder la caméra. Leur image silencieuse plonge directement dans le souvenir, dont elle indique le poids véritable. Lhistoire de fesses prend ainsi une toute autre ampleur parce quelle découvre un principe masculin et un principe féminin déterminés, non plus par tel précepte sexiste, mais par une nécessité narrative. Le principe féminin est un principe viscéral, vertical, quand le principe masculin prend pour modèle lhorizontalité de la phrase. De limage, lun natteste que la fugacité. Lautre au contraire la gonfle dune puissance implicite, lépaissit, la feuillette, la rend multiple.
Hear mud in your eye, en les conjuguant, lance autant de coups de sonde dans lépaisseur de la mémoire. En surface, on rencontre dabord le discours analytique et linéaire. Le passé rendu présent dans la bouche de Bob, de Dave. On trouve également la scène de la dispute entre Tania et Nancy, pure et simple reconstitution dun événement antérieur, où corps et voix, image et son, se neutralisent lun lautre. Puis, dans des couches plus profondes, dans lespace laissé par lasynchronie, les corps objectivés de « Pam », Tania, Nancy, puis à la fin du film, ceux de Bob et Dave. Corps montrés dans leur mystérieuse épaisseur, lourds dune mémoire que nulle phrase ne saurait supporter. Enfin, au plus loin de lexploration, le passé livré dans son étendue, dans ces plans indifférenciés qui alternent paysages minéraux et urbains représentations aussi justes que partielles dune réalité brute et originelle.
« La bouche est le lieu où se lit le plus facilement (le plus paresseusement aussi) que quelque chose se dit. Mais voilà, la voix intéresse lensemble du corps : le cur, les poumons, qui eux ne se voient pas. » (4) Que limage accueille un complément sonore, ou que des sons prennent appui sur des images en mouvement, est possible au cinéma. Mais cela nest pas un dû. Il faut trouver à chaque fois le dosage exact, guetter le bon moment, être attentif aux résonances. Savoir ce qui parle dans limage, ajuster son écoute. Regarder parler, écouter bouger. Hear mud in your eye est lhistoire de cet ajustement. Cest au terme de ce processus quil parvient à trouver le lieu cinématographique du souvenir.
Un peu avant la fin du film, Pam se souvient dun jour de yom kippour. Elle avait eu alors la révélation que son mariage était fini. Bob, victime de diarrhée, avait inondé ses draps de merde. Preuve que parfois dans cette histoire, cest bien le ventre qui parle.
Malgré toute la clarté de ce schéma, une figure entête à force de résistance. Je veux parler de cette femme dont limage double la voix de Pam (à moins de pénétrer les arcanes du film, lincertitude nest dailleurs jamais levée.) Son autonomie grandit tandis quelle apparaît plus fréquemment. Elle sémancipe de la structure densemble autour de laquelle elle commence à papillonner. Elle semble parfois nêtre quà peine au-dessus des rumeurs urbaines, prise encore dans le minéral. Mais elle semble également garder la haute main sur le film. En témoigne cette histoire en forme de parabole qui clôt les échanges de parole. Peut-on y voir lexplication dernière, et reconnaître qui est la taupe et qui lautruche ? Au terme de lhistoire, les fils une fois débrouillés, on prend conscience de ce qui reste encore à défaire. Epilogue sisyphéen qui indique par la négative ce que le réel retire à la compréhension à mesure quelle progresse. Mais quun film pointe constamment de nouvelles zones dombres nen fait-il pas la qualité ? Au meilleur de sa forme, le cinéma ne démontre plus rien, il est une heuristique.
1. Ghérasim Luca, « Daudiant à voyant », Paralipomènes, in Héros-limite, Gallimard, coll. « Poésie », 2001, p. 223.
2. Marguerite Duras, La Couleur des mots. Entretiens avec Dominique Noguez., Ed. Benoit Jacob, 2001, p. 81.
3. Charles Péguy, Clio, cité par Gilles Deleuze, LImage-temps, Editions de Minuit, 1985, note 2 p. 132.
4. Serge Daney, « Lorgue et laspirateur », La Rampe, Cahiers du cinéma Gallimard, coll. « Petite bibliothèque des cahiers du cinéma », 1996, pp. 168-169.
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