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Danielle Arbid machine
Philippe Azoury
Au fond, Danielle Arbid na pas de chance ; cinéaste-fille et libanaise, elle peut dire quelle les accumule. Il y aura toujours quelquun dans la salle pour lui réserver une place, fut-elle dorée, dans des petites cases assignées davance : cinéma de femme, cinéma arabe, cinéma des femmes arabes. La liste des déclinaisons est déjà fatigante à ne sen tenir quà ces deux premiers termes. Pensez à ce qui lattendrait si on venait y adjoindre un second wagon de mots usés : « guerre civile », « famille », « adolescence », « documentaire », « fiction », « autoportrait ».
Danielle Arbid na pas de chance, donc, puisque ses films, si on veut bien les regarder pour ce quils sont, ont tous pour point de départ la haine des étiquettes. On peut les voir comme des installations impromptues au cur dun sujet, en vue de lépuiser. Ils sillonnent le cinéma comme on slalome à lintérieur dune ville : quartiers pauvres, quartiers chics, quartiers réservés, quartiers solennellement nostalgiques, quartiers en démolition, quartiers à reconstruire, vieux quartiers de soi-même. Et puis, surtout, pas de quartiers du tout.
Pas de quartier envers soi, ni envers les siens, contre ce qui nous menace, ni ce qui nous limite. Pas de quartier contre lennemi, même quand lennemi est en nous. Ça ne fait plus de doute, aujourdhui, après huit films : quiconque voudrait séviter des ennuis commencera par oublier de demander à Danielle Arbid et à son cinéma de choisir un camp. Son camp est toujours à réinventer, ou plus exactement à décevoir. Interdit de camper, sur ses positions, sur ses acquis.
Elle a tourné des courts-métrages (Raddem, Étrangère), des documentaires-essais en vidéo (Seule avec la guerre, Aux frontières), un long-métrage de fiction en 35 millimètres (Dans les champs de bataille), une installation (Conversations de salon), des images en Super 8 (qui traversent Nous et Seule avec la guerre). Les fictions vont diriger ses essais, les images intimes vont plus tard nourrir les fictions. Le documentaire est, lui, déjoué par la mise en scène, soit par une affirmation de subjectivité. Il y a de la mise en scène partout, embusquée. Cest du cinéma piégé sans doute, où elle fait ce quelle veut avec la trame. Pas de maille à lenvers, puisque refus dadmettre quaucune maille ait jamais été à lendroit.
Précisons que Danielle Arbid na (toujours) pas trente-cinq ans, fait des films depuis 1998 en autodidacte (elle a été journaliste, avant), écrit toutes les après-midis, je crois, ce quon imagine être un projet en réaction à un précédent. Cest une hygiène de vie, une affaire qui marche : Danielle Arbid est une des rares machines que je connaisse qui se porte comme un charme.
Au fond, la fille a beaucoup de chance ; elle a toutes les raisons du monde de sénerver, de sériger en engin de guerre, même fragile, parfois. Elle est cinéaste, femme et libanaise. Elle peut dire quelle les accumule. Parfois, je crois même quelle les attend, tapie dans lombre, les étiquettes, toutes les étiquettes, passées, présentes, à-venir, remâchées, réchauffées. Elles lui permettront de trouver la force de faire un nouveau film, comme on lance une nouvelle bataille. Uniquement par plaisir de décevoir la moindre prévision. Par seule volonté de déplacer la question quelle quelle soit. Par refus des idées admises. Cest un bras de force, ses films, et comme toutes les terreurs, il y réside une immense part de séduction. Ce sont des films de petites filles. Ce sont souvent les pires. Je serais vous, je men méfierais.
Le Liban non plus na pas de chance. Cétait un pays sans histoire que certains comparaient jusquaux années soixante-dix à la Côte dAzur et même à la Suisse. Puis en 1975, le Liban, qui nen était pas moins un des pays les plus compliqués qui soit dun point de vue confessionnel, a cessé de faire semblant. Il en a résulté une guerre civile de plus de quinze ans. Elle a ravagé la ville, chacun de ses quartiers, sans exception. Elle a laminé pour longtemps la psyché de ses habitants. Ces Libanais, qui ont quand même le talent de continuer à faire semblant de rien, qui refusent souvent dentendre que ce sont eux les auteurs de cette guerre (même si au passage, dautres cétait la guerre froide, autant quun des épisodes du long conflit israélo-palestinien ont confondu le Liban avec un camp dexercice pour les guerres futures). Le Liban na pas de chance, puisquaucun Libanais ne voudra admettre quil a fait la guerre, avec ses mains, avec sa kalachnikov, avec sa fratrie, avec son clan, avec son silence, avec son aveuglement. Cétait un pays sans histoire, ensuite un pays qui a fait lactualité, tous les jours, avec un acharnement qui frôla la folie pure. Puis // cut // cest devenu, par lassitude dune guerre dont tous avaient fini par oublier le prétexte, un pays en paix. Et comme loubli engendre loubli, qui est sa meilleure compagne, le Liban a compris la paix sous la forme dune piqûre damnésie. Vivre en paix cest oublier la guerre, oublier quil y a eu les kalachnikovs. On dit dormir en paix.
Le cinéma, même en chambre, même en DV ou en Super-8, cest quand même une façon violente de faire du bruit, de réveiller les morts, et avec eux les vivants. Les trois films de Danielle Arbid présentés lors de la soirée plp, en tirs groupés, sont tous tournés au Liban. Le Liban a de la chance, si on peut dire.
Seule avec la guerre est un documentaire destiné à la télévision (Arte, en loccurrence). Conversations de salon 1-2-3 est une installation (pour trois écrans même si on peut la regarder comme un film). Et Nous, un film pour soi, pour faire le point (ce court-métrage est encore inachevé au moment où sécrivent ces lignes). Lors de cette soirée plp, ce sont trois films pris dans le même mouvement : le passage dun plan large au gros plan puis un long zoom vers lintérieur, beaucoup plus silencieux quil ny paraît.
Seule avec la guerre, cest le plan large donc, le plan densemble, une coupe sur un pays en paix sauf avec lui-même. Un type vous vend du patrimoine belliqueux à deux cents dollars la journée, (ce qui en dit long sur le prix du souvenir jamais aussi monnayable que sil autorise loubli). Des enfants des camps de Sabra et Chatila trouvent des poupées en terre, à moins que ça ne soit des corps (le distinguo est parfois impossible). Un groupe de mecs à qui lon demande ladresse dun lieu emblématique de la guerre (Beyrouth est une ville sans adresse postale fixe) répondent instinctivement « je nétais pas là » comme si cétait là la question. Des miliciens des deux bords encombrent tout le monde tant ils sont restés accros à une vie suicidaire mais palpitante. Une cinéaste cherche un mémorial introuvable (et pour cause), remue des photos de famille, se perd dans des labyrinthes. Cest un film sur la paix mais tourné en état de guerre contre lamnésie, contre les discours récités. Un film que les sourds percevront au passé et les clairvoyants entendront au présent. Le film dune fille qui na pas peur de se perdre, cest-à-dire de poser des questions sans réponse, épaulée par une camerawoman française qui ne connaît pas larabe (ce qui spatialement sen ressent fortement) et devient dans un pays miné, un fluide formidable puisquelle photographie à laveugle. Vous pouvez toujours appeler ça du docu-télé.
Conversations de salon 1-2-3 est une installation souvent drôle, ce qui lautorise à nous glacer le sang à plusieurs reprises. Le salon de la mère de la cinéaste est tenu dans un siège de la parole, subdivisé en trois sujets de bataille : le pays / les maris / la famille. On y entend une occupation de limage par la voix, par des chevauchements sourds dont lintensité des échanges explique, en filigrane, pourquoi une guerre civile peut durer si longtemps quand elle ne décrit pas en douceur en quoi toutes les familles sont schizophrènes. Notons quil sagit de conversations toutes naturelles, banales, quotidiennes, entre amies, pas entre ennemies. « Buvons du café pour calmer nos nerfs », dit en conclusion lune de ces dames. Soigner le mal par le mal, lexcès par lexcès ; bienvenue dans le salon du Liban, comme dans celui de nimporte quel gynécée méditerranéen, arabe, en guerre contre tout. Répétant la même disposition (en canapé), mais avec des invitées chaque fois différentes, et dailleurs castées, Conversations de salon, filmé sur deux années, est ouvertement un travail de dispositif. Apparemment, cest un film en tout point différent de Seule avec la guerre, sauf si on se met à penser à Seule avec la guerre comme à un film dont le Liban (et ses plans) serait non pas le sujet mais le dispositif, cernant la parole de toutes parts, ligaturant la liberté dagir, de manuvrer à lintérieur de soi-même. Conversations de salon est un film qui laisse faire le dispositif, samuse à contempler avec quelle énergie un groupe dhumains peut se mouler dedans. Quand, au contraire, Seule avec la guerre est un film qui travaille à miner de lintérieur le dispositif-Liban pour le faire imploser.
Nous / Nihna est encore à part. On y retrouve des images de Seule avec la guerre que Danielle Arbid avait tournées aux côtés de son père, dans leur appartement des hauteurs de Rabieh et où ils discutent revolver et armement. Elles sont là mais au passé, désormais. Le film a perdu entre temps sa voix, il est devenu mutique parce que frappé par quelque chose qui dépasse les mots et lentendement. Lhomme malade est filmé de dos, une main le coiffe longuement, avec précaution, pour ne pas le brusquer. Puis des bras le tiennent pour le raser et lui couper les cheveux. Ce nest pas un rituel dembaumement. Ça ne lest pas encore. Cest, comme dans les deux films précédents, une interrogation intime en forme de stupéfaction sur toutes les sortes dhabitudes impossibles que lon peut entretenir avec un événement lui-même bouleversant. Cest un tête-à-tête solitaire avec la menace et la vie elle na pour lheure pas filmé autre chose.
Il ny a pas de complaisance, ni un quelconque spectacle de la douleur ; lhomme de dos, figure picturale oubliée par le cinéma, est ici lhomme devant son passé, dans la caméra dune fille à qui il manque déjà. Sur la plage de Beyrouth, parmi les vagues, un autre père joue avec son petit garçon. Les filles libanaises sont des soldats sensibles. Les filles libanaises sont des cinéastes.
Rayez la mention inutile.
Allant vite, on pourrait croire que ces trois films se demandent à voix haute et à la première personne, ce que cest quêtre libanais. La question Arbid est sans doute moins exclusive, pétrie dautres doutes. Et si ses films se demandaient plutôt si ça a un sens, de se dire libanais ou autre chose ? Ce que ça veut dire un père, une famille, un clan, une appartenance, un quotidien ? Cest quoi une amnésie collective ? Cest quoi un sourd, un aveugle, un soldat ? Toutes les guerres civiles ne sont-elles pas, pour commencer, intimes ? Est-on le pire franc-tireur de soi-même ?
À croire que chaque question, chez Danielle Arbid, na quune envie : séloigner du Liban. Pour commencer par se connaître elle-même. Qui, par ailleurs, est libanaise. On nen sort pas. Et tant mieux : ça fait des films. Des films avec des titres tranchants. Seule avec la guerre, par exemple. Vu dici, on y entend avant tout le mot « guerre ». Là où Danielle Arbid a bâti lespace du film sur le mot « seule ». Sinon, elle laurait appelée « la seule guerre » ou « la guerre seule », qui auraient pu être des titres adéquats, mais en partie uniquement. Seule et en guerre, aurait pu faire laffaire. Mais là encore, il faut faire avec les deux termes, et leurs liaisons. Avec, toujours, envers et contre tout. Ses films sont faits avec des « avec », auxquels elle continue obstinément de croire. Le cinéma, il faut avoir la santé, la foi.
Pour Conversations de salon aussi, il vaut mieux privilégier le premier terme. Faire abstraction du salon (qui est celui de sa mère) pour sattacher à ce que le film met à nu comme simulacre de conversation (au sens déchange). À la place, une bataille verbale continue, juxtaposition excentrique, monologues délirants.
Et puis il y a Nous, quand il ne sagit que de lui, le père, ce père entre-temps décédé. Dans Nous, il y a aussi elle, toute seule, maintenant. Elle qui a poussé dans un pays qui a vécu entre 1975 et 1990, chaque journée comme une fiction. Elle, qui ne sait toujours pas choisir entre lessai, le portrait, le documentaire ou la fiction folle. Et qui, dès lors, se tient fièrement à leurs frontières.
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