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Olivier Bardin
par Olivier Bardin
Le film
Le spectateur de la salle de cinéma est assis confortablement. Il regarde dans la même direction que ses voisins. Devant lui, l’écran est blanc. L’obscurité se fait. Un homme chante en anglais. Une image apparaît progressivement. Le film commence.
Au cours du film, le spectateur de la salle de cinéma assiste successivement au parcours de quatre visiteurs d’une exposition. Il voit quatre fois la même exposition. Et pourtant, il ne voit pas quatre fois les mêmes séquences d’images, n’entend pas quatre fois les mêmes sons et ne parcourt pas quatre fois d’affilée l’exposition à la même vitesse.
Quatre spectateurs traversent une exposition. Ils ne voient ni n’entendent la même chose. Le temps passé, la précision ou l’exhaustivité de leur regard, l’agencement entre l’image et le son leur appartiennent. Le spectateur devient ce que sa vision lui dicte de devenir. Il a le loisir de revenir en arrière s’il le souhaite, d’imaginer les séquences qui lui conviennent.
Le spectateur d’exposition est sujet-monteur. Ces quatre spectateurs d’une exposition sont des intermédiaires pour le spectateur de la salle de cinéma. Au travers de leur subjectivité et par la confrontation de leur vision, le spectateur de la salle de cinéma accède à son tour à un point de vue singulier.
L’exposition
L’exposition se déroule dans huit salles successives. Chaque salle accueille une séquence de 26 photographies, 26 expressions d’un petit garçon torse nu tourné vers le spectateur. Les huit espaces que traversent les spectateurs sont aussi occupés par des voix d’hommes, de femmes et d’enfants qui résonnent dans plusieurs langues. Ces voix sont issues de pièces antérieures. Elles ont d’abord existé face à d’autres images, mais, réutilisées ici de manière nouvelle, confrontées à l’image de cet enfant, elles résonnent de manière différente.
Ces voix semblent venir percuter l’enfant dont les réactions s’expriment dans les traits du visage et le mouvement de la main. La succession des voix ne raconte pas une histoire. Elle constitue la matière avec laquelle cet enfant se construit. Le spectateur reconnaît dans l’enfant le représentant d’un monde auquel il a appartenu. Il peut se projeter sur cette image d’enfant comme sur un écran. L’image de l’enfant devient alors image intermédiaire.
L’enfant est en exposition
L’image est simple. Teinte unique à dominantes vertes. Plan moyen. Torse nu, l’enfant regarde fixement le spectateur. Il porte des lunettes qui lui permettent de mieux voir mais font aussi écran. Ces lunettes d’adulte sont trop grandes pour lui. Elles appartiennent à un monde dont il ne fait pas encore partie, une peau trop grande pour un jeune sujet en construction. Les lunettes d’adulte, instrument d’adaptation de la vision, attendent celui qui, lorsqu’il en aura l’âge, viendra à son tour les chausser. Ainsi, cet enfant les chausse déjà, mais la taille de son visage demeure inadaptée et son regard traverse les verres des lunettes comme si cet instrument n’existait pas pour lui.
Il joue avec sa main, la paume tournée vers le spectateur. La pression de ses doigts sur la surface de l’écran désigne une autre paroi transparente.
L’enfant fait signe de la main et sa main lui cache en partie le visage. Entre les doigts de la main, l’expression émerge.
Soutenue par le regard de l’enfant dirigé vers le spectateur, cette main tente de nous atteindre au-delà de l’écran, mais elle révèle aussi une appréhension dans ce mouvement vers l’autre, elle masque et protège l’enfant, c’est-à-dire celui qui, dans ces images, s’expose.
Se défend-il ? Fait-il signe de la main ? Le dialogue entre le mouvement de la main et l’expression du visage encourage toutes les inter-
prétations et toutes les projections. C’est ainsi que ce jeune visage devient un écran à travers lequel le spectateur peut se reconnaître. À son tour, porté par cette image intermédiaire et le bruissement des voix qui l’accompagne, il peut devenir sujet. Le spectateur est convié à parcourir ce chemin intime ; l’exposition veut rendre cette expérience possible.
Voix
Dans chaque salle, la séquence des photographies est identique, seules les voix diffusées dans l’espace varient. Dans la transition entre deux salles, les voix se superposent.
Huit salles, huit familles de voix, plusieurs langues. Les unes peuvent être comprises comme la traduction des autres.
La compréhension du contenu de chaque langue, la connaissance des époques d’où sont tirés les textes des auteurs, permettent d’accéder à un autre niveau de compréhension, différent de celui, plus abstrait, constitué par la réception immédiate des sonorités étrangères. Ainsi, le projet politique fondateur de la Révolution française, dit en français, succède au rêve en anglais de Lewis Carroll, à quoi viennent se confronter des conversations anodines en roumain, bulgare, russe, arménien, polonais, turc, hongrois et tchèque, puis le texte de la Mort de Danton de Büchner en allemand et la voix monocorde et synthétique d’un ordinateur énonçant mécaniquement les règles des Exercices spirituels de Loyola.
1. Through the Looking Glass
Un homme chante en anglais un passage de ce texte de Lewis Carroll ; il s’agit du rêve d’Alice. À l’origine, Lewis Carroll, incarné ici par Lou Castel, a raconté cette histoire à Alice. Ici, la voix douce de Lou Castel, qui vient bercer par son rêve une enfant, donne accès à un monde intime. Le rêve est celui d’une petite fille et pourtant c’est un homme qui l’invente et l’incarne.
"I’ll tell thee everything I can ;
There’s little to relate.
I saw an aged aged man,
A-sitting on a gate.
“Who are you, aged man ?” I said,
“and how is it you live ?”
And his answer trickled through my head
Like water through a sieve."
2. Manifesta
Huit habitantes de Francfort en Allemagne, issues de l’immigration, se parlent dans leur langue d’origine. Roumain, bulgare, russe, arménien, polonais, turc, hongrois, tchèque se confrontent et se mélangent. Ces langues sont parfaitement maîtrisées par chacune d’entre elles mais incompréhensibles pour les autres. Elles se parlent de la façon la plus claire possible, parsemant leur discours
d’éléments partagés, souvent géographiques, car c’est un même territoire qu’elles partagent d’abord. Les noms de rues en allemand par exemple, reconnus par toutes, viennent souder cette improbable communauté linguistique.
L’auditeur perçoit ces fragments de langue. L’ensemble résonne comme une seule langue issue du centre de l’Europe fondée par une communauté de femmes.
3. Le Camion
Le texte du film de Marguerite Duras, le Camion, apparaît en sous-titre sous l’image de l’enfant. Les indications précises de l’auteur suffisent à désigner un cadre visuel et sonore. La parole est inscrite, elle n’est portée par aucune voix en particulier. Seul le souvenir de la voix de Marguerite Duras dans ce film, ou la voix intérieure de chaque spectateur, peut soutenir le texte. Le spectateur demeure seul face à l’écriture.
"On se trouve dans quel paysage ?
La Beauce, peut-être, vers Chartres.
Ou bien dans les cités d’émigration des Yvelines.
C’est là qu’elle aurait commencé à regarder le paysage,
la mer, au loin,
la route,
le ciel blanc,
le froid,
la diversité des choses.
Et puis, elle chante.
On aurait vu la cabine du camion. Elle est obscure.
Le chauffeur et la femme qui est montée se taisent.
Leur assemblage est arbitraire, disparate.
Vous voyez ?
Oui, je vois.
Ils sont face à la route. Cette route s’engouffre dans leurs regards.
Il y aurait eu de la musique. "
4. Sur la constitution à donner à la France
5. Pour être socialiste
6. La lutte perpétuelle
Le discours de Robespierre Sur la Constitution à donner à la France est porté par la texture lisse et consensuelle de la voix de Sylvie Caspar connue pour ses annonces télévisées sur Arte ; elle s’apparente à la matière de la voix qui porte aujourd’hui la parole politique. La parole du politique se confond avec celle du micro, elle s’efface derrière la machine, devient micro, instrument.
Ici, la voix télévisuelle emblématique dit l’un des discours politiques fondateurs de la République. Le décalage entre la qualité familière de la voix et la précision du discours rend à la parole, et à la voix, ce que l’une, et l’autre, avaient perdu.
Alain Boscus, historien et militant politique convaincu, lit ici un discours sur la notion de propriété, prononcé par Jaurés devant la chambre des députés au début du xxe siècle. Il le lit à des élèves d’une classe de troisième dans un collège du sud de la France. Son expression est directe. De son accent méridional surgit une nécessité qui ancre définitivement le propos de Jaurés dans l’action politique la plus locale.
Un adolescent lit à haute voix le texte de Léon Blum destiné à la jeunesse écrit en 1919, Pour être socialiste. L’adolescent découvre le texte en même temps qu’il découvre sa voix en train de muer. La parole et la voix sont naissantes. Surpris par sa propre voix, cet adolescent trébuche, réinvente parfois le texte avec des lapsus, tout en se voulant respectueux de son sens et de la parole.
Robespierre : "Jusqu’ici l’art de gouverner n’a été que l’art de dépouiller et d’asservir le grand nombre au profit du petit nombre, et la législation le moyen de réduire ces attentats en système : les rois et les aristocrates ont très bien fait leur métier ; c’est à vous maintenant de faire le vôtre, c’est-à-dire de rendre les hommes heureux et libres par les lois.
Jamais les maux de la société ne viennent du peuple, mais du gouvernement. Comment n’en serait-il pas ainsi ? L’intérêt du peuple c’est le bien public ; l’intérêt de l’homme en place est un intérêt privé. Pour être bon, le peuple n’a besoin que de se préférer lui-même à ce qui n’est pas lui ; pour être bon il faut que le magistrat s’immole lui-même au peuple."
Jean Jaurés : "Il y a aujourd’hui beaucoup de forces perdues dans notre pays parce qu’il y a antagonisme des classes, parce qu’il y a lutte perpétuelle, violente ou sourde, entre ceux qui possèdent et ceux qui ne possèdent pas.
Il y a antagonisme et antagonisme croissant, dans l’ordre industriel, entre le grand patronat et les salariés. Il y a antagonisme naissant et qui nécessairement se développera aussi entre les ouvriers agricoles et la grande propriété oisive. Dans cet antagonisme, dans cette lutte, ce n’est pas douteux, nous sommes les premiers à le reconnaître, il y a un terrible gaspillage, une déplorable usure des énergies nationales.
Et ici, même, messieurs, cette impuissance parlementaire que vous attribuez quelquefois, permettez-moi le mot, à de puériles, à de prétendues obstructions (Exclamations et rires au centre) – tant pis pour vous si vous riez, messieurs ! – à de prétendus défauts du mécanisme réglementaire, cette impuissance parlementaire tient, que nous le voulions ou non, à cette lutte sociale présente à toutes nos délibérations, et avec chaque question, quelle qu’elle soit, reparaît le conflit profond, universel, des possédants et des non-possédants. Voilà ce qui surcharge, agite et paralyse les Assemblées."
Léon Blum : "Le socialisme est né de la conscience de l’égalité humaine, alors que la société où nous vivons est tout entière fondée sur le privilège. Il est né de la compassion et de la colère que suscitent en tout cœur honnête ces spectacles intolérables : la misère, le chômage, le froid, la faim, alors que la terre, produit assez de pain pour nourrir tous les enfants des hommes, alors que la subsistance et le bien-être de chaque créature vivante devraient être assurés par son travail, alors que la vie de chaque homme devrait être garantie par tous les autres. Il est né du contraste, à la fois scandaleux et désolant, entre le faste des uns et le dénuement des autres, entre le labeur accablant et la paresse insolente. Il n’est pas, comme on l’a dit tant de fois, le produit de l’envie, qui est le plus bas des mobiles humains, mais de la justice et de la pitié, qui sont les plus nobles."
Les langues
7. Les Exercices spirituels
8. La Mort de Danton
Le film et l’exposition s’achèvent par la répétition des Exercices spirituels de Loyola énoncés en castillan. Le générateur vocal lit indéfiniment ce texte. Mécaniquement, la voix sans timbre et standard égrène des règles destinées à être appliquées chaque jour par des enfants. Face à cela, d’autres voix d’enfants s’élèvent. De jeunes Français lisent, en allemand, les répliques de la pièce de Büchner, la Mort de Danton. Derrière les fragments des discours de la Révolution française agencés par Büchner, en arrière-plan de la langue allemande, l’accent français est perceptible. Le dialogue s’établit ainsi entre deux cultures, dans l’intimité d’un dialogue entre les langues.
Le spectateur de la salle de cinéma est assis confortablement. Il regarde dans la même direction que ses voisins. La lumière se fait. Le film est fini.
Le film
Le spectateur de la salle de cinéma est assis confortablement. Il regarde dans la même direction que ses voisins. Devant lui, l’écran est blanc. L’obscurité se fait. Un homme chante en anglais. Une image apparaît progressivement. Le film commence.
Au cours du film, le spectateur de la salle de cinéma assiste successivement au parcours de quatre visiteurs d’une exposition. Il voit quatre fois la même exposition. Et pourtant, il ne voit pas quatre fois les mêmes séquences d’images, n’entend pas quatre fois les mêmes sons et ne parcourt pas quatre fois d’affilée l’exposition à la même vitesse.
Quatre spectateurs traversent une exposition. Ils ne voient ni n’entendent la même chose. Le temps passé, la précision ou l’exhaustivité de leur regard, l’agencement entre l’image et le son leur appartiennent. Le spectateur devient ce que sa vision lui dicte de devenir. Il a le loisir de revenir en arrière s’il le souhaite, d’imaginer les séquences qui lui conviennent.
Le spectateur d’exposition est sujet-monteur. Ces quatre spectateurs d’une exposition sont des intermédiaires pour le spectateur de la salle de cinéma. Au travers de leur subjectivité et par la confrontation de leur vision, le spectateur de la salle de cinéma accède à son tour à un point de vue singulier.
L’exposition
L’exposition se déroule dans huit salles successives. Chaque salle accueille une séquence de 26 photographies, 26 expressions d’un petit garçon torse nu tourné vers le spectateur. Les huit espaces que traversent les spectateurs sont aussi occupés par des voix d’hommes, de femmes et d’enfants qui résonnent dans plusieurs langues. Ces voix sont issues de pièces antérieures. Elles ont d’abord existé face à d’autres images, mais, réutilisées ici de manière nouvelle, confrontées à l’image de cet enfant, elles résonnent de manière différente.
Ces voix semblent venir percuter l’enfant dont les réactions s’expriment dans les traits du visage et le mouvement de la main. La succession des voix ne raconte pas une histoire. Elle constitue la matière avec laquelle cet enfant se construit. Le spectateur reconnaît dans l’enfant le représentant d’un monde auquel il a appartenu. Il peut se projeter sur cette image d’enfant comme sur un écran. L’image de l’enfant devient alors image intermédiaire.
L’enfant est en exposition
L’image est simple. Teinte unique à dominantes vertes. Plan moyen. Torse nu, l’enfant regarde fixement le spectateur. Il porte des lunettes qui lui permettent de mieux voir mais font aussi écran. Ces lunettes d’adulte sont trop grandes pour lui. Elles appartiennent à un monde dont il ne fait pas encore partie, une peau trop grande pour un jeune sujet en construction. Les lunettes d’adulte, instrument d’adaptation de la vision, attendent celui qui, lorsqu’il en aura l’âge, viendra à son tour les chausser. Ainsi, cet enfant les chausse déjà, mais la taille de son visage demeure inadaptée et son regard traverse les verres des lunettes comme si cet instrument n’existait pas pour lui.
Il joue avec sa main, la paume tournée vers le spectateur. La pression de ses doigts sur la surface de l’écran désigne une autre paroi transparente.
L’enfant fait signe de la main et sa main lui cache en partie le visage. Entre les doigts de la main, l’expression émerge.
Soutenue par le regard de l’enfant dirigé vers le spectateur, cette main tente de nous atteindre au-delà de l’écran, mais elle révèle aussi une appréhension dans ce mouvement vers l’autre, elle masque et protège l’enfant, c’est-à-dire celui qui, dans ces images, s’expose.
Se défend-il ? Fait-il signe de la main ? Le dialogue entre le mouvement de la main et l’expression du visage encourage toutes les inter-
prétations et toutes les projections. C’est ainsi que ce jeune visage devient un écran à travers lequel le spectateur peut se reconnaître. À son tour, porté par cette image intermédiaire et le bruissement des voix qui l’accompagne, il peut devenir sujet. Le spectateur est convié à parcourir ce chemin intime ; l’exposition veut rendre cette expérience possible.
Voix
Dans chaque salle, la séquence des photographies est identique, seules les voix diffusées dans l’espace varient. Dans la transition entre deux salles, les voix se superposent.
Huit salles, huit familles de voix, plusieurs langues. Les unes peuvent être comprises comme la traduction des autres.
La compréhension du contenu de chaque langue, la connaissance des époques d’où sont tirés les textes des auteurs, permettent d’accéder à un autre niveau de compréhension, différent de celui, plus abstrait, constitué par la réception immédiate des sonorités étrangères. Ainsi, le projet politique fondateur de la Révolution française, dit en français, succède au rêve en anglais de Lewis Carroll, à quoi viennent se confronter des conversations anodines en roumain, bulgare, russe, arménien, polonais, turc, hongrois et tchèque, puis le texte de la Mort de Danton de Büchner en allemand et la voix monocorde et synthétique d’un ordinateur énonçant mécaniquement les règles des Exercices spirituels de Loyola.
1. Through the Looking Glass
Un homme chante en anglais un passage de ce texte de Lewis Carroll ; il s’agit du rêve d’Alice. À l’origine, Lewis Carroll, incarné ici par Lou Castel, a raconté cette histoire à Alice. Ici, la voix douce de Lou Castel, qui vient bercer par son rêve une enfant, donne accès à un monde intime. Le rêve est celui d’une petite fille et pourtant c’est un homme qui l’invente et l’incarne.
"I’ll tell thee everything I can ;
There’s little to relate.
I saw an aged aged man,
A-sitting on a gate.
“Who are you, aged man ?” I said,
“and how is it you live ?”
And his answer trickled through my head
Like water through a sieve."
2. Manifesta
Huit habitantes de Francfort en Allemagne, issues de l’immigration, se parlent dans leur langue d’origine. Roumain, bulgare, russe, arménien, polonais, turc, hongrois, tchèque se confrontent et se mélangent. Ces langues sont parfaitement maîtrisées par chacune d’entre elles mais incompréhensibles pour les autres. Elles se parlent de la façon la plus claire possible, parsemant leur discours
d’éléments partagés, souvent géographiques, car c’est un même territoire qu’elles partagent d’abord. Les noms de rues en allemand par exemple, reconnus par toutes, viennent souder cette improbable communauté linguistique.
L’auditeur perçoit ces fragments de langue. L’ensemble résonne comme une seule langue issue du centre de l’Europe fondée par une communauté de femmes.
3. Le Camion
Le texte du film de Marguerite Duras, le Camion, apparaît en sous-titre sous l’image de l’enfant. Les indications précises de l’auteur suffisent à désigner un cadre visuel et sonore. La parole est inscrite, elle n’est portée par aucune voix en particulier. Seul le souvenir de la voix de Marguerite Duras dans ce film, ou la voix intérieure de chaque spectateur, peut soutenir le texte. Le spectateur demeure seul face à l’écriture.
"On se trouve dans quel paysage ?
La Beauce, peut-être, vers Chartres.
Ou bien dans les cités d’émigration des Yvelines.
C’est là qu’elle aurait commencé à regarder le paysage,
la mer, au loin,
la route,
le ciel blanc,
le froid,
la diversité des choses.
Et puis, elle chante.
On aurait vu la cabine du camion. Elle est obscure.
Le chauffeur et la femme qui est montée se taisent.
Leur assemblage est arbitraire, disparate.
Vous voyez ?
Oui, je vois.
Ils sont face à la route. Cette route s’engouffre dans leurs regards.
Il y aurait eu de la musique. "
4. Sur la constitution à donner à la France
5. Pour être socialiste
6. La lutte perpétuelle
Le discours de Robespierre Sur la Constitution à donner à la France est porté par la texture lisse et consensuelle de la voix de Sylvie Caspar connue pour ses annonces télévisées sur Arte ; elle s’apparente à la matière de la voix qui porte aujourd’hui la parole politique. La parole du politique se confond avec celle du micro, elle s’efface derrière la machine, devient micro, instrument.
Ici, la voix télévisuelle emblématique dit l’un des discours politiques fondateurs de la République. Le décalage entre la qualité familière de la voix et la précision du discours rend à la parole, et à la voix, ce que l’une, et l’autre, avaient perdu.
Alain Boscus, historien et militant politique convaincu, lit ici un discours sur la notion de propriété, prononcé par Jaurés devant la chambre des députés au début du xxe siècle. Il le lit à des élèves d’une classe de troisième dans un collège du sud de la France. Son expression est directe. De son accent méridional surgit une nécessité qui ancre définitivement le propos de Jaurés dans l’action politique la plus locale.
Un adolescent lit à haute voix le texte de Léon Blum destiné à la jeunesse écrit en 1919, Pour être socialiste. L’adolescent découvre le texte en même temps qu’il découvre sa voix en train de muer. La parole et la voix sont naissantes. Surpris par sa propre voix, cet adolescent trébuche, réinvente parfois le texte avec des lapsus, tout en se voulant respectueux de son sens et de la parole.
Robespierre : "Jusqu’ici l’art de gouverner n’a été que l’art de dépouiller et d’asservir le grand nombre au profit du petit nombre, et la législation le moyen de réduire ces attentats en système : les rois et les aristocrates ont très bien fait leur métier ; c’est à vous maintenant de faire le vôtre, c’est-à-dire de rendre les hommes heureux et libres par les lois.
Jamais les maux de la société ne viennent du peuple, mais du gouvernement. Comment n’en serait-il pas ainsi ? L’intérêt du peuple c’est le bien public ; l’intérêt de l’homme en place est un intérêt privé. Pour être bon, le peuple n’a besoin que de se préférer lui-même à ce qui n’est pas lui ; pour être bon il faut que le magistrat s’immole lui-même au peuple."
Jean Jaurés : "Il y a aujourd’hui beaucoup de forces perdues dans notre pays parce qu’il y a antagonisme des classes, parce qu’il y a lutte perpétuelle, violente ou sourde, entre ceux qui possèdent et ceux qui ne possèdent pas.
Il y a antagonisme et antagonisme croissant, dans l’ordre industriel, entre le grand patronat et les salariés. Il y a antagonisme naissant et qui nécessairement se développera aussi entre les ouvriers agricoles et la grande propriété oisive. Dans cet antagonisme, dans cette lutte, ce n’est pas douteux, nous sommes les premiers à le reconnaître, il y a un terrible gaspillage, une déplorable usure des énergies nationales.
Et ici, même, messieurs, cette impuissance parlementaire que vous attribuez quelquefois, permettez-moi le mot, à de puériles, à de prétendues obstructions (Exclamations et rires au centre) – tant pis pour vous si vous riez, messieurs ! – à de prétendus défauts du mécanisme réglementaire, cette impuissance parlementaire tient, que nous le voulions ou non, à cette lutte sociale présente à toutes nos délibérations, et avec chaque question, quelle qu’elle soit, reparaît le conflit profond, universel, des possédants et des non-possédants. Voilà ce qui surcharge, agite et paralyse les Assemblées."
Léon Blum : "Le socialisme est né de la conscience de l’égalité humaine, alors que la société où nous vivons est tout entière fondée sur le privilège. Il est né de la compassion et de la colère que suscitent en tout cœur honnête ces spectacles intolérables : la misère, le chômage, le froid, la faim, alors que la terre, produit assez de pain pour nourrir tous les enfants des hommes, alors que la subsistance et le bien-être de chaque créature vivante devraient être assurés par son travail, alors que la vie de chaque homme devrait être garantie par tous les autres. Il est né du contraste, à la fois scandaleux et désolant, entre le faste des uns et le dénuement des autres, entre le labeur accablant et la paresse insolente. Il n’est pas, comme on l’a dit tant de fois, le produit de l’envie, qui est le plus bas des mobiles humains, mais de la justice et de la pitié, qui sont les plus nobles."
Les langues
7. Les Exercices spirituels
8. La Mort de Danton
Le film et l’exposition s’achèvent par la répétition des Exercices spirituels de Loyola énoncés en castillan. Le générateur vocal lit indéfiniment ce texte. Mécaniquement, la voix sans timbre et standard égrène des règles destinées à être appliquées chaque jour par des enfants. Face à cela, d’autres voix d’enfants s’élèvent. De jeunes Français lisent, en allemand, les répliques de la pièce de Büchner, la Mort de Danton. Derrière les fragments des discours de la Révolution française agencés par Büchner, en arrière-plan de la langue allemande, l’accent français est perceptible. Le dialogue s’établit ainsi entre deux cultures, dans l’intimité d’un dialogue entre les langues.
Le spectateur de la salle de cinéma est assis confortablement. Il regarde dans la même direction que ses voisins. La lumière se fait. Le film est fini.
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