Noëlle Pujol / Le Préparateur

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    Documents de travail – installation ISA (Île Saint-Aubin)

    Vidéos

    Paysage, vidéo de l’installation ISA


    Agriculteurs, vidéo de l’installation ISA


    Chasseuse d’insectes, vidéo de l’installation ISA

    Installation ISA à Aïchi

     

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    ISA (Île Saint-Aubain)
    2005, Installation vidéo sonore, 5 vidéos en boucle

    Réalisation, image : Noëlle Pujol
    Montage : Andreas Bolm et Noëlle Pujol
    Création sonore et musicale: Géry Petit
    Mixage : Mikaël Barre

    Agriculteurs: Adrien Croisé, Lucie Macé

    Chasseuse d’insectes : Johanna Villenave

    Entretien


    Comment est né le projet du film ?

    En 2004, jʼai été invitée à réaliser une installation vidéo pour le Pavillon de la France à lʼoccasion de lʼExposition Universelle dʼAïchi au Japon (2005).
    Le projet consistait à réaliser une série de portraits vidéos de personnes dont la vie quotidienne est intimement liée à lʼIle Saint Aubin, paysage aquatique, située à proximité dʼAngers. Lʼinstallation vidéo et sonore ISA (Ile Saint Aubin) est constituée de cinq films projetés sur des écrans de dimension identique.
    Sur lʼécran central, un film, un plan-séquence, un travelling de 16 mn réservé au paysage. Sur les quatre autres écrans, les portraits, placés latéralement. Portraits dʼagriculteurs, d’une biologiste « chasseuse » dʼinsectes, de pêcheurs et d’un taxidermiste incarnant le « protecteur » dʼoiseau.
    Le processus de naturalisation dʼun cygne a été suivi depuis la réception du corps mort de lʼoiseau jusquʼà son installation dans les salles du Museum dʼHistoire Naturelle dʼAngers. Seules les images terminales ont été utilisées pour cette installation vidéo, 4 minutes, images consacrées à la pose de lʼoeil, ce moment particulier, où lʼanimal semble retrouver la vie.
    Avec Le Préparateur, il sʼagissait de retrouver le processus, le travail en actes, depuis la sortie du congélateur du corps mort du cygne, son démontage (séparation corps/peau) jusquʼau remontage. Le taxidermiste est pour moi une figure du travailleur, il démonte le cygne pour le remonter…
    Jʼai retrouvé ces citations que j’avais notées, et qui ont joué un rôle au cours du travail de montage du film. La première de Vilem Flusser m’a notamment incitée à intituler le film Le préparateur : «Le mot latin apparatus vient du verbe apparare qui signifie « préparer ». Le latin comporte en outre le verbe praeparare, qui signifie lui aussi « préparer ». Si lʼon veut saisir en français la différence entre les préfixes ad et prae, peut-être pourrait-on traduire apparare par « apprêter ». Dès lors, un « appareil » serait une chose tenue prête qui est à lʼaffût de quelque chose, et une « préparation » une chose tenue prête qui attend patiemment quelque chose. Photographier, voilà ce dont lʼappareil photo est à lʼaffût, et en vue de quoi il sʼaiguise les dents» (Vilèm Flusser, Pour une philosophie de la photographie). Quant à l’autre, il s’agit de Nietzsche, et provient du Gai Savoir : « le privilège des morts est de ne plus mourir ».

    Donc, parmi les quatre personnages, choisir de prolonger le travail avec le taxidermiste n’est pas dû au hasard. Cette activité ne serait-elle pas aussi pour vous une métaphore du cinéma documentaire ?

    Entrer dans le laboratoire dʼun taxidermiste, cʼest accepter de vivre un huis clos, dʼévoluer dans un espace réduit avec pour protagonistes un cygne mort et un préparateur.
    Je suis arrivée dans cet atelier de recherche souterrain, comme on entre dans un film noir, avec pour énigme un oiseau mort soumis à une opération de dissection. Je devrais dire deux corps de cygnes, amplifiant lʼaspect fictionnel de mon expérience car une doublure a été nécessaire pour filmer la première séquence de lʼenlèvement du cadavre. La dépouille du « cygne 1 » était en attente de décongélation.
    La taxidermie a pour but de reconstituer le corps dʼun animal mort de lui donner un semblant de vie. Le but est fictionnel mais « le travail en actes », transformer un corps mort immobile, le vider pour ne garder que la peau, touche une forme documentaire. Lʼexpérience documentaire réside dans sa capacité à entrer de front à lʼintérieur dʼun processus, chercher le lieu dʼun déplacement esthétique, une figure de la
    déconstruction, où le fragment peut devenir un appui sur le réel. Dans ce film, on suit lʼévolution dʼun animal, son développement à partir dʼune pratique des petits métiers, mais on est aussi face à un film en train de se faire. Un film qui travaille sur les formes de glissements des arts : comment à partir dʼun corps mort passer de la photographie au dessin de la sculpture au théâtre ?

    Au cours du film, vous apparaissez furtivement à l’écran. Pourquoi ce choix, et plus précisément pourquoi à ce moment-là ?

    Jʼapparais au moment où lʼimage se dépouille, se vide, devient plus abstraite, pour se transformer en une scène de théâtre, dans une profondeur noire. Jʼai eu le sentiment comme dans un tableau de faire entrer dans le cadre ce qui se trouve derrière le tableau. Instant où jʼai senti que jʼétais devenue à mon tour le modèle pour la reconstitution du cygne.

    Propos recueillis par échange internet, juin 2006
    Journal du FID Marseille, 8 juillet 2006

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