Immersions

    0
    1026

    par Emmanuelle Lequeux [2006]

    Une des premières choses qu’ils m’aient dites ?  » Il faut croire aux signes.  » Et les signes sont arrivés. Pas vraiment troublants, mais sûrs d’eux-mêmes. Entouré d’un efficace halo, AOo sait faire en sorte qu’autour de lui adviennent d’étranges coïncidences. Elle, artiste ; lui, metteur en scène de  » leurs fantasmes d’œuvres  » : le couple à lui seul est le lieu d’une étrange alchimie. Constitué de Marion Laval-Jeantet et Benoît Mangin, ce duo a pris pour nom Art Orienté objet pour mille raisons. Mais aussi, peut-être, parce que son abréviation AOo sonne comme une onomatopée incantatoire ; qu’elle dit un étonnement sans cesse renouvelé face à la complexité du vivant ; une invite à savoir enfin lire le monde, et l’accueillir.

    Au sein de leur pratique artistique jalonnée d’installations, d’objets et de photographies, la vidéo n’est qu’une forme parmi d’autres. Usage empirique, mais pas annexe pour autant : elle porte au mieux la spécificité de leur pratique artistique, systématiquement fondée sur l’expérience. Quand leurs objets d’art nous livrent le résultat d’un processus, les films nous plongent dans son secret. Ils livrent le récit de cette évidence qui mène à l’œuvre ; de cet inexorable, et de ses risques. Parfois, le médium est autant le lieu que le témoin de l’expérience : révélant un en-deça de l’image, tel qu’il émerge par exemple à la fin de leurs films Les deux dernières minutes (démonstration d’une insupportable sexualité, qui s’avère trompe-l’œil). Mais la vidéo permet surtout à AOo d’arpenter, en aventuriers du savoir, tous les paradoxes de la connaissance, scientifique ou occulte. Elle s’affirme fragment indispensable de leur cosmogonie. Dans leur univers qui accorde une grande place  » à une perception non verbale de la réalité « , elle se fait vecteur du mystère. Et témoigne sans mentir de cette frontière de l’inexprimable.

    Expérience, voire expérimentation : il s’agit là de pousser à bout l’implication artistique ; de se jouer de toute limite. Fascinés par les sciences du vivant et du comportement, AOo a pris l’immersion comme principe de base : dans une prison, où Marion fut visiteuse ; dans un laboratoire de biologie moléculaire, où ils tricotent un lapin avec la laine du mouton cloné Dolly ; dans les consciences des sujets d’expérience de mort imminente, qu’ils invitent à raconter leur approche, et la  » vision globale du monde  » qui put en naître ; en Afrique, où les mènent de nombreux projets ; ou encore dans une ville américaine constituée uniquement de cobayes, Framingham. Chaque année, les 15 000 habitants de cette expérimentale cité sont livrés à une semaine complète d’étude de leur corps.  » Quel est votre taux de cholestérol ? Combien d’heures dormez-vous chaque nuit ? Quelle est votre pratique sportive ? Et combien de battements de cœur par minute  » ? Soient deux artistes cobayes, assaillis d’une litanie de questions… AOo retrace cette expérience dans le film Préliminaires. Cachés dans le hors-champ, ils effacent au montage leurs propres réponses. Accentuant l’effet  » intrusif et anxiogène  » de cet interrogatoire, ils assoient une forme de résistance au discours directif et brutal de la Raison.  » La notion de rationalisme est dénuée de sens, et l’art nous le révèle à travers ses surprises plastiques « , résument-ils.

    Artistes chamanes ? Sans qu’ils la revendiquent, l’appellation ne les effraie pas, ni cette nostalgie du monde comme un grand tout.  » Notre travail ne refuse pas l’ambiguïté du monde, précisent-ils ; il est beaucoup plus complexe que notre engagement dans la vie ; ni manifestement écolo ni dénonciateur, il retranscrit une certaine réalité. Souvent il confine au désespoir plus qu’à la possibilité d’agir. Mais nous restons persuadés que l’art peut faire prendre conscience aux gens de choses difficilement envisageables à travers les mots. Il creuse le non-dit, la mémoire archaïque, ce qui échappe à la conscience et à la parole.  » Chamanes ? Peu de plasticiens briguent aujourd’hui un tel statut ; on le réserve, plutôt, à une perspective romantique ou seventie’s. Et seul Joseph Beuys l’a érigé au rang de chef-d’œuvre, investissant la matière de pouvoirs irraisonnés après le bouleversement de sa résurrection en Crimée. Lygia Clark a poursuivi une voie parallèle ; un touchant écho résonne avec les préoccupations d’AOo à la lecture de ce que Suely Rolnik écrit de cette cathartique brésilienne dans le catalogue de l’exposition du Musée des beaux-arts de Nantes, en 2005 :  » Connaître le monde, c’est ici porter écoute à sa réverbération corporelle, s’imprégner de ses forces silencieuses, se mêler à elles et, depuis cette fusion, réinventer le monde et soi-même, devenir autre. Plan de connaissance où corps et paysage se forment et se reforment selon le mouvement d’un entretien infini.  »

    Partage de poétique… Leur chamanique road-movie Roadkills’ Coat semble né d’une même logique. Il retrace un étrange voyage ; de temps en temps, le couple s’arrête pour ramasser les bêtes écrasées sur la route. Esthétique de ces bas-côtés où se rencontrent espèces rares, gerboises et putois… Au fil du récit, un manteau s’ébauche, constitué de leurs peaux ; brodé de pattes, museaux, et du souvenir de ces corps, il semble encore vivant. Il fascine les passants quand elle le porte. Est-ce dû à cette croyance ancienne qu’ils évoquent,  » consistant à dire qu’en endossant la peau d’animaux morts avec violence, tu endosses certaines de leurs vertus  » ? Désir de fusion, d’empathie avec l’animal ; exploration de cette frontière qui nous sépare de lui, de la conscience de la nature en l’homme, réflexion sur l’instrumentalisation du vivant… Obsessionnelle, la thématique traverse l’ensemble de leurs œuvres.

    Elle trouve son point d’acmé dans cette aventure un peu folle qui les mène au cœur des forêts gabonaises. Leur film Voyage en Iboga narre un plongeon, en ses étapes. Il naît avant tout d’un constat, entériné par leur projet Veilleurs du monde, qu’ils ont mené en Afrique avec des artistes africains, autant que par leur participation à la Biennale de Lyon, Partage d’exotismes, en 2000 :  » Conscients de la difficulté de rentrer en contact avec des artistes africains, mais aussi du très puissant formatage à l’occidentale de leurs études et de leurs pratiques artistiques, nous avons cherché à nous interroger sur le moyen d’inverser politiquement le processus de la globalisation.  » Alors étudiante en ethnopsychiatrie, Marion se heurte au scepticisme de ses professeurs. Jusqu’à tomber, à force de voyages, sur le Bwiti : un rituel pygmée, exceptionnellement ouvert aux étrangers. Certains en reviennent fous, ou mystiques. Elle, plonge. Avec inconscience. Son appartenance à l’école de l’ethnologie participative l’y incite. Impossible de se contenter d’un simple regard extérieur. Pour accéder à un autre niveau de conscience, à une certaine clairvoyance, il leur faut accepter de devenir étrangers à leur propre savoir.  » À partir d’une démarche ethnopsychiatrique, cela est devenu l’occasion de changer mon regard, et de comprendre ce système qui nous échappe « , explique Marion.

    La voilà donc initiée, après un rituel d’une semaine. Soumise aux psychotropes violents de l’iboga, elle est assaillie de visions, et se met à parler une langue pygmée inconnue d’elle. Touchant la glande pinéale, responsable des visions, l’iboga conduit à un état proche de la mort.  » Ton comportement corporel énergétique t’est révélé, tout l’influx nerveux de ton corps. Quelque chose te donne l’impression d’un tout dans lequel tu serais une partie. De telles plantes ont existé dans toutes les cultures, même occidentales, mais elles ont été en partie éradiquées. L’usage de la mandragore a ainsi été interdit par l’église, et la plante détruite : si chacun peut avoir accès à une vision propre du divin, impossible d’imposer un pouvoir unique !  »

    Dans une des visions de Marion, Benoît se joint au groupe, autour du feu. C’est irrévocable : il sera initié à son tour. Ce rituel est au cœur du film qu’ils ont réalisé ensemble. Comme elle, il passe ensuite des semaines à vivre dans un état second.  » Je suis devenu très ouvert, réceptif aux autres ; comme si mon corps avait sélectionné soudain un autre plan d’existence ; j’étais devenu complètement poreux. Si je me promenais dans un supermarché, j’avais l’impression que cela hurlait autour de moi.  »  » Sur un plan psychologique, ajoute Marion, l’iboga fait sauter tous les boucliers du surmoi, ce qui provoque une résurgence des traumas et des choses enfouies. On ne peut supporter cette expérience si l’on ne croit pas à un lien entre une réalité parallèle et son propre cerveau ; dans le cas contraire, on peut être troublé jusqu’à la démence. Si on croit que tout émane de soi, on se met à douter de la cohérence de son esprit, et ces images sont trop insupportables pour assumer d’en être le seul auteur.  »

    Croisement de l’ésotérique et du scientifique… Depuis ses débuts, AOo se penche sur les savoirs et communautés minoritaires.  » Notre société est sans doute déclinante car mono-focale, expliquent-ils. Foucault a suggéré qu’il faudrait, pour lutter contre cet état des choses, s’intéresser à tous les savoirs assujettis par un savoir dominant, qu’ils soient mystiques, féminins ou écologiques, afin de les ré-insuffler dans notre pensée et l’en nourrir. Nous sommes obsédés par l’idée que cette pensée doit renaître de ce qui en a été évacué ; ce qui va dans le sens d’une pensée unique est toxique.  » Faut-il y voir un signe ? Il suffit de picorer un instant dans Les Mots et les Choses, pour entendre l’écho du penseur, à propos d’un texte de Borges :  » Ce qui nous est indiqué comme le charme exotique d’une autre pensée, c’est la limite de la nôtre : l’impossibilité nue de penser cela.  » Impossibilité qu’ils refusent avec une belle constance et une certaine inconscience.

    De leur initiation au Bwiti, ils ont ramené des visions qu’ils s’emploient depuis à décrypter, puis à reconstruire. Ainsi est née la Machine à prévenir les oiseaux que le vent se lève. Étrange objet dont témoigne un film. Rêve  » d’oiseaux morts, le vent qui souffle, une machine à musique « … qui, après mille recherches, devient réalité. Relié à une éolienne, un orgue à appeaux qui joue merle, coucou, poule d’eau ou jais… Dès que le vent se lève, il se met à chanter, Mozart ou Rameau. Étonnante cacophonie quand le rythme se prend de langueur…  » Fruit d’un processus visionnaire et conceptuel, de la rencontre avec un monde improbable, invisible, cette machine est née de la volonté de croire qu’un artiste peut encore être à l’origine d’un monde ; pour certains, cela peut paraître réactionnaire ; pour nous, cela n’a jamais été autant d’actualité.  » Survenus de l’irrationnel, des fulgurances qui traversent AOo, leurs images et œuvres se détachent alors du ronronnement de l’histoire de l’art pour entrer dans une dialectique propre.

    En témoigne un autre film également né de cette expérience : Leo et Bos, au titre tiré d’Isaïe, une prédiction post-apocalyptique qui veut qu’un jour le lion et le buffle mangent la paille ensemble. Vision de Benoît : des hommes de plus en plus menaçants ; et des animaux de moins en moins nombreux, en fuite. Immergés dans la réalité angolaise, pays où Marion a enseigné, AOo y découvre le prolongement de ces images mentales, et en nourrit son film. Dès la fin de la guerre qui ravagea le pays, l’État cherche à réintroduire sur son territoire les animaux disparus. Devenus enjeux symboliques de la paix, ces derniers sont parqués ; les prédateurs, séparés des proies. AOo a beau scruter ce nouveau paysage, rien n’apparaît.  » Il y a une tension entre ce désir de voir, né de l’empathie humaine, et l’impossibilité de voir, car l’homme est un prédateur. Le vrai altruisme accepte l’idée que l’autre est ailleurs.  » Leur film naît de ce paradoxe :  » Comment, dans l’image, retranscrire cette notion de présence/absence ? Comment faire comprendre que cette image n’est pas morte ?  » Plutôt que l’animal, apparaît alors sur l’écran une taxinomie (ou classification, par noms) de ces espèces. Signe encore ? La seconde page ouverte au hasard des Mots et des Choses de Foucault :  » La taxinomia implique un certain continuum des choses (une non-discontinuité, une plénitude de l’être) et une certaine puissance de l’imagination qui fait apparaître ce qui n’est pas, mais permet, par là-même, de mettre au jour le continu.  » Ne croirait-on pas une définition de l’art selon AOo ?

    SHARE

    LEAVE A REPLY