I Would Prefer not To

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    Florence Pezon, par Raphaël Bassan

    I Would Prefer not To est un bien curieux film. Il ne relève ni réellement de la fiction, ni du documentaire, ni de l’expérimental mais inclut et digère ces trois catégories. C’est, comme le revendique Florence Pezon elle-même, un essai de cinéma. Le sens – ou les sens – qui en découle est à chercher dans une écoute minutieuse des paroles que prononcent deux acteurs en train de répéter un texte. L’argument principal est tiré de la nouvelle de Herman Melville Bartleby : un copiste, employé dans un bureau, élément modèle de surcroît, décide un jour d’arrêter de copier. Ce gel de ses activités, l’entraîne – par tout le processus d’exclusions à rebonds qui structure aussi bien la société du XIXème siècle où l’œuvre fut écrite que la société contemporaine dans laquelle la fiction est revivifiée oralement – au renvoi, à la prison et à la mort.

    La réalisatrice travaille sur trois types de matériaux : des plans d’intérieur avec les acteurs, donc mis en scène ; des plans d’extérieur montrant les tours hyperréalistes de la Défense succédant à des images de gens sortant du RER ; enfin, les voix des récitants qui orientent l’ensemble. Le copiste n’est jamais incarné à l’écran mais il irrigue, par la lecture de passages de textes, tout le film. Sa révolte tout intérieure, sa révolte par défaut – il arrête son travail stérile – grippe la machine sociale (on le marginalise, car il refuse de travailler) et déteint sur la nature du film. La singularité et la réussite de I Would Prefer not To proviennent de ce désir de rendre compte, par les potentialités du cinéma, d’un appel au néant. Appel au néant qui est aussi promesse d’une renaissance : « … Comme il a cessé d’écrire, il est la figure extrême du rien dont procède toute création, et, en même temps, la plus implacable revendication de ce rien comme pure et absolue puissance. Le copiste n’est désormais rien d’autre que sa propre feuille blanche. Il est aussi écran de cinéma. »

    La réalisatrice choisit de ne pas illustrer, comme le fit jadis Maurice Ronet dans Bartleby (1976), la thématique de l’écrivain. Elle a certainement pensé que les codes narratifs du cinéma contemporain, d’où la recherche se fait rare, l’auraient piégée dans une sorte de téléfilm redondant. Elle retourne à la base, à la page blanche du copiste ayant décidé de ne plus copier, et présente chaque événement ou individu dans sa nudité première : acteurs lisant dans un décor sobre, plans limpides et fonctionnels des tours, filmage distancié des individus. Et c’est de là que naît une nouvelle forme d’émotion.

    Comme les grands « jansénistes » du 7ème art (Bresson, Straub ou Warhol), Florence Pezon bâtit un cinéma à sa dimension, difficile à classer ou codifier, car profondément singulier. Lorsqu’on regarde de près le film, on s’aperçoit que l’aventure du copiste s’imbrique dans une seconde histoire : celle d’un homme et d’une femme qui se rencontrent sans que rien ne se passe. La femme raconte l’histoire du copiste à l’homme. Cette surprenante mise en abyme donne au film une absolue autonomie lui permettant de se réinventer à chaque passage. Nous avons affaire, avec I Would Prefer not To, à un authentique travail sur le cinéma qui ne se cherche aucune forme d’alibi dramatique ou sociologique, mais propose, pour le spectateur attentif, une authentique réflexion sur la création.

    Paru dans la revue Bref, n°38, automne 1998.

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