À Propos de Münster Lands et d’autres films

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    par Christian Merlhiot, décembre 2007

    Christian Merlhiot : Münster Lands a été réalisé en juin dernier à l’occasion d’une exposition à Münster en Allemagne. Il était projeté dans un passage public, un souterrain de la ville. C’est un film qui traverse l’espace urbain, les personnages en sont comme les arpenteurs et leur déambulation, souvent silencieuse, en fait un roadmovie presque métaphysique. Quelle est l’origine de ce projet de cinéma, son cheminement, et quelle place occupent les films dans ton travail d’artiste ?

    Valérie Jouve : Lorsque je suis allée à Münster pour la première fois, c’était en 1998 pour participer à une exposition au Westfalisher Kunstverein. C’est une ville qui m’a semblée très artificielle, reconstruite à l’identique après la Deuxième Guerre mondiale. Elle ressemble à un décor de carton pâte, on ressent une envie de faire propre et cet urbanisme s’est transformé aujourd’hui en vaste galerie marchande avec des vitrines sophistiquées comme sorties d’un Disneyworld. Ces premières images et ces souvenirs ont beaucoup influencé mon projet de film.
    Quand les curateurs du Skulptur Projekte m’ont invitée à réaliser un film sur Münster, je me suis demandée comment ressentir cette ville en arrivant de l’extérieur ; comment, selon sa trajectoire, influer sur son identité et en quoi cette ville, au fond, possédait plus de richesse que son seul centre ville. Les personnages de mon film arrivent donc de l’extérieur : deux de Marseille, un de Paris alors que le personnage d’Andreas est un étranger dans sa propre ville. C’est le seul qui arpente le centre, les autres arrivent en bordure du tissu urbain. Andreas, qui appartient à cette ville, y reste étranger par son statut de SDF. Il collecte les bouteilles vides pour gagner sa vie. Toutes ces trajectoires construisent une autre identité de la ville, plus intéressante à mes yeux. Le film opère une chimie entre la singularité des personnages et leur démarche dans l’espace “non-identifié” de la périphérie, qui redonne une nouvelle identité à cette ville. Je ne dirais pas qu’il s’agit d’un road-movie métaphysique, je dirais que ce film tente de capter l’alchimie d’une relation entre des corps et l’espace, et cette relation produit un sens non-discursif. Il est vrai par contre que le silence aide à construire cette approche physique entre les personnages et les lieux.
    Le langage me fait souvent peur puisqu’il amène un message, une narration. Je voulais que le film se remplisse petit à petit d’une pensée sur le corps et le caractère vivant des choses. Logiquement, je peux ici parler de la place qu’occupent les films dans mon travail d’artiste, car depuis le début, c’est de cette idée qu’il s’agit. J’ai créé une notion de personnage autour de la question de l’incarnation. Ce terme est d’ailleurs valable aussi bien pour un paysage ou un lieu que pour un corps humain. Cela a à voir avec les particularismes, les singularités, avec ce qui échappe aux grilles de lecture classiques, tout un potentiel de propositions nouvelles que Foucault appelait les hétérotopies. Dans mon travail photographique, la notion de corps est centrale et elle se travaille non seulement à partir des différentes images (personnages, façades ou paysages) mais aussi entre les images, à la manière d’un montage. Chaque image vient nourrir cette progression donnée à voir dans l’exposition. Le film prolonge cette démarche et les images de repérage deviennent la continuation de mon travail photographique. Dans les films, j’expérimente l’idée d’un déplacement et d’une traversée qui me permettent de jouer explicitement du rythme des corps. Le cinéma c’est aussi la découverte du son. Dès le début de mon travail photographique, j’ai ressenti très fortement le lien qui existe entre image et son, mais comment parler d’une photographie qui produit un espace sonore ? Aujourd’hui, par le cinéma, ce lien devient plus tangible à saisir dans mes images fixes.

    CM : Au-delà du rapport des personnages avec l’espace dans tes films, Münster Lands fait apparaître pour la première fois une construction narrative scénarisée.

    VJ : Dans mes trois films l’approche reste la même, ce sont les territoires qui changent et c’est dans ma relation avec ces territoires que se trament “les histoires”. Dans chaque film, mon but est d’essayer de traduire au plus juste la réalité et le sens de ces espaces. L’important n’est d’ailleurs pas de le faire comprendre mais plus précisément de toucher sa réalité physique et sa matérialité. Cela suppose de réconcilier des notions qui habituellement s’opposent entre regard de la caméra et objectivité. D’où peut-être cette impression de film entre fiction et documentaire. À travers mon expérience de photographe, je ne peux pas travailler en dehors de cette nécessité de servir mon sujet, pour reprendre un terme cher à Walker Evans. Les personnages viennent tisser, par leur incursion dans ce territoire, des relations rythmées par la caméra qui suit leur points de vue, leurs mouvements et déplacements. Il s’agit d’une partition construite avec les rythmes d’un territoire, de ceux qui le traverse, à commencer par moi derrière la caméra. C’est à travers ma propre découverte du territoire que la construction filmique se met en place. Le déroulement de chaque traversée amène un élément fictionnel et nous conduit à ressentir le sens de ces espaces dans la ville. Ils déplacent la notion d’identité en une forme mouvante et multiple. Dans Münster Lands, la construction du film est donnée par l’entrée distincte de chacun des personnages dans la ville, selon des rythmes différents. Il s’agit de suivre ces mouvements qui prennent naissance à plusieurs endroits périphériques de la ville pour rejoindre un centre. Le centre est marqué par une rencontre, celle de Rabah et d’Andreas, à l’approche du tunnel où a été installé le film pour l’exposition. Ce lieu est aussi l’espace de vie d’Andreas. L’impression de scénario vient de cette rencontre.
    Dans le film précédent, Time Is Working Around Rotterdam, le point de départ était une demande très précisément exprimée par HSL.Atelier, de traiter le passage du TGV à travers le territoire hollandais. Lors de mes visites, j’ai tout de suite remarqué que ce paysage vivait dans un temps propre et indifférencié qui allait d’un coup, au passage du premier TGV, être rythmé et ponctué à heures fixes. À partir de là, j’ai senti la nécessité de “raconter” la disparition d’un certain espace/temps pour un autre, organisé et rythmé à différents niveaux par notre société. Ici, les personnages ont été remplacés par les masses. Le corps collectif remplace le corps singulier pour marquer l’origine de ce changement profond du paysage. Si l’on doit donc parler de méthode de travail, et de préparation aux différents tournages, il s’agit avant tout pour moi d’extraire un ou plusieurs rythmes d’incarnation d’un espace, avec ses singularités et de les animer aux travers de différentes trajectoires, celle des corps, des transports et de tous les mouvements qui construisent le paysage et ses cadences. C’est comme une partition qui organise ce sens non-discursif et qui permet de garder intacte la force physique des corps humains. Le scénario n’est pas une nécessité. Peut-être que grâce à ma pratique de photographe je me sens plus libre d’utiliser ce langage propre.

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