Du côté des abeilles

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    par Jean Breschand [2014]

    À partir de quel moment un film vous fait-il jubiler ? Où vous savez que vous touchez au plaisir du cinéma ? Que le film touche en vous à ce point précis où vous savez, où vous aimez, où vous rêvez que le cinéma travaille ? Là où le film prend son essor de l’intérieur de ses ressources narratives, du fond d’une invention formelle qui le fait résonner ? Quand il exprime un secret, le fait apparaître à la faveur d’un plan ou d’un raccord (à dire vrai, les deux sont alors inséparables), vous le met sous les yeux ? Un secret dont vous sentez bien qu’il est opaque au cinéaste lui-même et qui l’a pourtant logé au cœur de son film, en a fait son noyau depuis le début, depuis qu’il a eu l’idée du film, l’envie de passer un temps infini à écrire, méditer, chercher de l’argent, tourner, monter le ruban de 90 000 images que vous avez sous les yeux ? Vous savez alors que vous aimez le cinéma pour cette puissance expressive, vous savez que vous aimez le film que vous regardez.
    J’ai vu Gascogne un soir d’été dans un cinéma dont le nom affiche la promesse des songes, La Clef.
    À un moment, vers la fin, je me suis dit, « Il est du côté des abeilles ». C’est là que le film s’est pour moi cristallisé. Jusqu’ici, il y avait des jalons. La pantomime nocturne des hommes en combinaison. Le chemin en attente du passage du camion aux ruches. Le rêve noir du tournesol dentelé. Arrive la récolte du miel, et voilà que dans les nuages de fumée blanche, le point de vue bascule. Les abeilles sur leur rayon dérangées bourdonnent furieusement. Et c’est le silence, quelques pétillis, la caméra qui volette dans le bleu du ciel, cherche à attraper le fantôme blanc qui se penche sur elle. Puis tapie dans les herbes, elle cadre le camion aux ruches qui s’éloigne sans même entendre son moteur, emportant avec lui le précieux nectar dont les grecs disaient qu’il confère aux hommes l’immortalité. Le point de vue bascule, son et image, et le film trouve sa vérité. Un conte la développe. Celui de la belle qui dans son sommeil laisse échapper de sa bouche une abeille qui s’en va visiter le crâne d’un cheval. L’abeille, c’est ton âme, lui explique son aimé, et le château dont tu as rêvé indique que sous ce crâne se trouve enfoui un trésor. Et en guise de trésor, par la grâce d’un raccord, le film découvre le chantier archéologique qui met à jour les traces d’une vie ancienne.
    Jusqu’à ce jour, ma collection personnelle d’abeilles tournait autour du grouillement mortel des images renvoyées au miroir de l’écran. Orphée en était le phénix. Comme tant d’autres, je dois à Cocteau d’avoir compris que chaque cinéaste cherche la porte qui ouvre sur ce qui fait tenir le visible, le rend possible, le forme, qu’on l’appelle « zone » comme le fait le poète, « invisible », « obscur objet du désir », « Roma » ou « stalker ». Tel est le trésor. Ici, il s’incarne dans un essaim et finit par s’appeler Gascogne, du nom d’un pays situé aux confins de la mer et des montagnes, du ciel et de la terre.

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